Pierre-Yves Ruff. Aletheia - la vérité

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Aletheia - la vérité

 
Pierre-Yves RUFF

    Il nous faudrait du temps, beaucoup de temps, pour méditer l’ensemble des écrits venus à nous par la communauté de Jean.
    Pour commencer, qui était-il ? L’évangile l’appelle “le disciple que Jésus aimait”. Un rédacteur l’affirme : “c’est ce disciple qui rend témoignage de ces choses et qui les a écrites. Et nous savons que son témoignage est vrai.” Puis il ajoute, pour conclure : “Jésus a fait encore beaucoup d’autres choses ; si on les écrivait en détail, je ne pense pas que le monde même pourrait contenir les livres qu’on écrirait.”
    Nous voilà prévenus. Nous avons un récit, mais un récit guidé par un certain nombre de choix. Il ne s’agit pas de tout dire. Le but n’est pas non plus d’œuvrer en historien, en retraçant des faits de manière impartiale. Mais l’objectif est de construire, à travers l’écriture, un document ayant valeur de témoignage.
    Bien entendu, chacun des évangiles est parcouru par un projet semblable. Matthieu et Marc font œuvre de témoins. Luc reconnaît ne pas avoir connu Jésus. Il affirme pourtant se fonder sur des témoignages certains, étayés à l’issue de recherches exactes. Enfin, l’apôtre Paul se proclame appelé par Dieu, consacré pour être apôtre, témoin du Fils de Dieu. Pourtant, Jésus de Nazareth ne l’intéresse nullement.
    Nous avons cinq témoins, porteurs de témoignages différents. Matthieu et Marc présentent des récits. Ils ne parlent pas de leurs choix. Luc se veut historien, mentionnant ses recherches exactes. Jean — ou plutôt sa communauté — affirme détenir un avantage, lié à la proximité et l’affection du maître. L’apôtre Paul, enfin, nous parle d’autre chose. Cela n’est pas, pour lui, moins légitime.
    Pour éclairer les différences, les commentateurs de la bible ont employé deux expressions. Il y a, disaient-ils, l’évangile du Christ. Ce sont les faits et gestes et les paroles de Jésus. Mais il y a aussi l’évangile à propos du Christ. Il y va de ce qu’on a pu dire au sujet de Jésus ou du Christ.
    On arrivait à cette approche. L’apôtre Paul est un théologien. Il n’est donc pas crédible. Jean écrit en témoin, sans se prétendre neutre. A proprement parler, il n’est pas un accès au Jésus de l’histoire. Luc a écrit plus tard. Matthieu et Marc, par contre — et peut-être Thomas — nous aident davantage. Ils mettent au premier plan la destinée terrestre de Jésus. Ils permettent, par conséquent, d’avancer dans notre vieux rêve : trouver enfin ce que Jésus a dit, découvrir l’authentique évangile de Jésus de Nazareth.
    Mais qu’est-ce que l’histoire, appliquée à Jésus ? Peut-on réellement départager, dans l’évangile, ce qui est authentique ou ne le serait pas ? Où trouver la recette magique, qui permettrait de dire : “Cela, Jésus l’a vraiment dit ; mais ce verset est un ajout, provenant de quelque disciple” ?
    Lorsque j’étais au catéchisme, nous avons étudié les récits de l’enfance. Le pasteur l’affirmait : chacun est libre de son approche. Mais si Marie n’était pas vierge, la bible entière s’effondrait. Car mettre en doute un seul verset, c’était pouvoir douter des autres.
    Dans une optique moins naïve, d’aucuns tentent de distinguer, au sein des évangiles, le symbolique et le réel. Les grands récits de la naissance, des miracles et de la résurrection seraient à lire comme des mythes. Mais l’enseignement de Jésus serait son véritable enseignement. Cette version convient à nos esprit modernes. Elle offre un évangile sans magie. Mais la question demeure. Aucun disciple n’a pris des notes. Comment dire si un verset est authentique ou non ?
    Les réponses contemporaines dépendent bien souvent des approches anciennes. Le droit romain stipulait en effet deux choses. Pour commencer, nul ne peut rendre témoignage de lui-même. L’évangile de Jean en conserve la trace. Jésus le dit : “Si je rends témoignage de moi-même, mon témoignage n’est pas vrai.” Le droit contemporain ne dit pas autre chose. Si je suis accusé d’un excès de vitesse, je peux dire ce que je veux. Un alibi ne repose jamais sur de simples paroles. Et même si je dis la vérité, mon témoignage est sans valeur.
    Le droit romain précisait donc qu’il fallait deux témoins, aux témoignages concordants, pour qu’un fait soit tenu pour vrai. Dans l’évangile de Matthieu, nous trouvons ces versets : “Les principaux sacrificateurs et tout le sanhédrin cherchaient un témoignage contre Jésus, pour le faire mourir, et ils n’en trouvaient pas ; car plusieurs rendaient de faux témoignages contre lui, mais les témoignages ne s’accordaient pas.”
    Beaucoup ont retenu les critères romains, afin de discerner, au sein des évangiles, les vraies paroles de Jésus. Ce qui se trouve chez un seul auteur serait à lire avec modération. Nombre de textes entrent ainsi en suspicion. Citons, entre autres, le Sermon sur la Montagne, la parabole du Fils prodigue, les récits de résurrection, la rencontre sur le chemin d’Emmaüs, et presque tout l’évangile de Jean.
    Autre critère. Dans cette grille de lecture, un verset attesté avant Jésus de Nazareth serait également inauthentique. Mais on voit bien, ici, les limites de l’exercice. J’en ai retenu trois. Pour commencer, la concordance des témoignages ne suffit pas. Un auteur peut citer un autre. Que le même verset se trouve chez Marc et Matthieu ne prouve rien.
    En second lieu, et à l’inverse, deux hommes différents peuvent être témoins de deux époques différentes. Jean a pu être présent, sans que Matthieu le soit. Ce n’est pas pour autant qu’il affabule forcément.
    Enfin, qu’un texte existe avant Jésus n’empêche pas que lui-même l’ait prononcé. Dès lors qu’une parole est dite, la citation devient possible. Dire différemment, c’était l’usage de l’époque. Et le jeu de la différence était précisément perçu comme le lieu d’où vient le sens.
    Rappelez-vous. Il fut un temps où l’on disait que la Genèse était une copie de textes plus anciens. Pourtant, le récit de la bible ne disait pas la même chose que les autres récits. Citer, c’est parfois transformer le sens. Alors, où est le vrai ?
    Cela parfois nous déconcerte. Mais les recherches sur Jésus n’aboutissent souvent qu’à une certitude : il a probablement vécu ; pourtant, on a construit le personnage de Jésus. C’est décevant, si l’on s’en tient à une enquête policière. On veut alors que l’évangile avoue la vérité. Mais la personne de Jésus, comme le sable entre les doigts, échappe infiniment à notre prise.
    Nous avons des récits. Mais nous voulons la vérité. Nous disposons de témoignages dans la foi. Nous rêvons du savoir absolu. Nous avons des paroles. Mais nous voulons des certitudes.
    Ce qu’il nous faut, c’est tenter de construire un tout autre concept de vérité. La vérité de l’évangile n’est pas celle du fait divers. Elle n’est pas non plus la vérité de l’historien. La vérité de l’évangile, c’est le sens qui peut advenir au sein d’un récit littéraire. C’est ce qui a fait sens, un jour, et qui peut, encore aujourd’hui, rester parlant.
    Laissons l’inconnaissable décider de ce qu’il tient à dire ou non. Laissons Jésus de Nazareth rester le seul garant du mystère insondable de sa vie. Cessons de prétendre savoir ce qu’il a emporté de mystère avec lui.
    Nous ne savons rien d’assuré, ni de sa vie, ni de son être. Mais nous disposons de récits, de fictions littéraires. À nous de discerner ce que de tels récits nous disent, et ce qui, aujourd’hui, fait sens, pour nous. Quand nous lisons les évangiles, nous construisons toujours un personnage. Et c’est précisément la force du récit que de permettre, lors de chaque lecture, la rencontre vivante d’un Jésus différent.
    Au-delà de l’histoire, il y a la vie. Au-delà de la vie, il pourrait y avoir une source d’eau vive. Le percevoir, c’est laisser en arrière bien des croyances, des convictions, et changer de regard sur le concept de vérité. C’est accepter l’inconnaissance d’un itinéraire de foi.
    Voici, nous dit l’esprit de l’évangile, le jour vient, et il est déjà venu, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. Dieu est Esprit, et il faut que ceux qui l’adorent, l’adorent en esprit et en vérité.
    La vérité, ici, n’est pas celle des historiens. Pas davantage ne vient-elle du droit romain. Le mot nous vient des Grecs, aletheia. Elle n’est pas la certitude. Elle est la vérité de l’être. Elle est ce qui advient, dans l’éclaircie de l’être.
    La démarche de foi permet de dire : “Je crois, Seigneur, viens au secours de mon incrédulité.” Elle permet aussi de dire : “Je crois savoir, Seigneur, viens m’aider dans mon ignorance.”
    Quand la rencontre est vraie, l’autre n’est plus un objet de savoir. Une rencontre vraie est toujours découverte. La véritable connaissance vient de l’inconnaissance. Le récit l’ouvre devant nous. Sachons donc accueillir le don du livre ouvert — aletheia, en esprit et en vérité.

 
     
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