Ferdinand Buisson, Prière, Dictionnaire de pédagogie.

[ L'accueil | Les Articles | Abonnements | Nous soutenir]

 

Ferdinand Buisson
Prière - Dictionnaire de pédagogie.

 
    La rédaction de Théolib a trouvé judicieux de placer ici une lettre inédite de Félix Pécaut à Ferdinand Buisson. Cette lettre se trouve à la Bibliothèque de la Société de l’histoire du protestantisme français.
    Mon cher ami,
    Si je n’étais pas si usé, vous me feriez prophétiser, comme Saül. Mais je n’ai que la force, ce matin, depuis que j’ai lu, d’abord pour moi, puis aux élèves, votre article, d’aller vers les uns et les autres, vers Mme de Friedberg, ma femme, Mme Bourguet, Steeg, etc, disant : lisez ; relisez ; donnez-vous une des joies les plus pures et les plus fortifiantes qui se puissent goûter. Car c’est à la fois profond et viril ; c’est lyrique et moral ; c’est aussi religieux que tout ce qu’il y a de plus religieux ; et aussi libéral que ce qu’il y a de plus libre. Oh ! que l’on peut voir à nu par cet exemple ce que la sève huguenote aurait mêlé de force, de décision, de netteté, de hardiesse à la libre-pensée. Mais, hélas, les protestants désapprennent à l’envi ce chemin ; et les catholiques ne l’ont jamais connu.
    Vous n’aurez de votre vie, cher ami, écrit une page dont vous ayez plus lieu d’être content. Après avoir fait dans les lois et les programmes la révolution, vous en aurez montré l’esprit ; et vous avez réussi, à force de franchise et aussi de profondeur de sentiment religieux et moral, à le dire avec l’accent propre. Oui : c’est votre testament : quand l’on voudra comprendre et juger votre œuvre, c’est là qu’on en trouvera la clé.
    Si j’avais lu cet article, il y a huit jours, je me serais épargné un fameux casse-tête. Car enfin vous avez dit, en touchant à chacun des points qui se présentaient à moi, tout ce que je voulais dire et que je n’ai pas su dire. Je déclare très sincèrement que Religion serait tout-à-fait inutile après Prière, traitée comme vous avez fait. Vous avez touché à tout par le dedans.
    Je me hâte d’en envoyer un exemplaire à Berthe et à Pierre : ils en feront leurs délices un dimanche.
    Vous dire avec quelle attention étonnée, inquiète, émue nos élèves ont écouté les principaux passages !
    Adieu. Vivez !

Prière - Dictionnaire de pédagogie.

 
Ferdinand Buisson
     
    Prière. — Ce mot rappelle une des questions les plus graves de l’éducation, ou, plus exactement, deux questions fort différentes malgré leur apparente connexité : la prière à l’école et la prière dans l’éducation individuelle. Essayons d’expliquer pourquoi la solution qui convient à l’une ne saurait s’appliquer à l’autre.
    I. — La prière en commun dans l’école publique (prière du matin, du soir, de l’entrée et de la sortie de classe ou d’étude), c’est un genre d’exercices scolaire que la loi française a supprimé avec raison dans l’école primaire, qu’elle supprimera avec plus de raison encore dans les lycées et les autres établissements scolaires où ils subsistent, du moins d’après la lettre des règlements.
    Deux motifs différents nous font désirer cette suppression : le premier est le respect de la liberté de conscience et la nécessité pour l’observer d’assurer la neutralité de l’école. — Voir les mots Neutralité et Laïcité.
    Le législateur fait sagement de ne pas s’en remettre à la discrétion, au tact, à l’esprit de mesure et de tolérance que pourront apporter dans leurs rapports avec l’enfance les membres du clergé ou les membres du corps enseignant. Les uns comme les autres se défendront malaisément d’exercer une pression qui, pour être parfois inconsciente, toujours délicate et paternelle, nous n’en doutons pas, n’en sera pas moins forte.
    Sans doute, et on l’a souvent dit, la lecture d’un verset de la Bible, le chant d’un beau cantique, et la récitation d’une prière telle que l’oraison dominicale, ne présente aucun danger pour aucun conscience d’enfant ou d’homme. Nous acquiescerons volontiers à ce jugement pour les pays où une longue tradition et une sorte de coutume entrée dans les mœurs publiques et privées a permis, permettra peut-être encore de maintenir l’usage sans encourager l’abus : il peut en être ainsi aux Etats-Unis, grâce au soin jaloux, à la scrupuleuse vigilance mutuelle des diverses sectes protestantes, qui ont un égal intérêt à s’interdire tout empiètement sur le domaine religieux, toute confusion de l’école et de l’église. Mais il ne faut rien de moins que cet ensemble de circonstances particulières pour que la prière scolaire puisse ainsi se pratiquer sans inconvénient, comme une sorte d’acte inter-confessionnel ou supra-confessionnel, comme un acte qui rapproche les cœurs sans prétendre rapprocher les doctrines, qui n’exclut personne, parce qu’il n’implique rien au point de vue du dogme. Il n’en est pas de même chez les peuples qui appartiennent encore en grande majorité au catholicisme, chez ceux qui en sont émancipés par la loi sans l’être par les mœurs. Là en effet on n’est pas préparé par tout un passé politique et religieux à accepter la liberté et, par conséquent, la diversité en matière ecclésiastique comme l’état normal. Aussi ne faut-il pas se faire d’illusion : dans ces pays la prière à l’école est et restera toujours une cérémonie cultuelle proprement dite, un moyen d’influence entre les mains du prêtre au profit de la communion régnante, une sollicitation plus ou moins efficace à se conformer aux pratiques de la majorité. Cette raison suffirait pour justifier l’exclusion de la prière du programme des écoles publiques dans tout pays où l’on veut sincèrement séculariser l’école.
    Notre second argument à l’appui de cette mesure est d’un autre ordre et nous paraît plus grave encore.
    L’idée que nous nous faisons de la prière nous semble incompatible avec l’institution des prières scolaires. En entendant réciter les prières comme elles peuvent se réciter à l’école et au collège, l’enfant apprend non à prier, mais à ne pas prier. Il s’accoutume à prendre pour la prière ce qui n’est que la profanation de la prière. Qui ne se rappelle ses années de collège et cette récitation machinale faite en toute hâte et suivie en toute distraction, prononcée nous ne dirons pas sans accent et sans âme, mais sans articulation et sans apparence même de sérieux ? On répondra : C’est que les prières étaient mal dites. Sans doute, et il n’est pas impossible d’obtenir un peu plus de tenue, le respect des formes et des convenances, le maintien de la dignité extérieure. Mais ce résultat atteint, qu’aura-t-on gagné ? On aura prévenu le scandale, coupé court à un mauvais ton et de mauvaises manières ; ce sera beaucoup, et cependant ce ne sera pas assez pour révéler à l’enfant une des sources profondes de la vie de l’âme. On lui aura inculqué la forme extérieure et vide de la prière, son enveloppe inanimée, et rien de plus.
    Si la prière n’était pas autre chose qu’une formule magique à apprendre et à employer comme fait l’Arabe pour les versets du Coran, ou comme font, dit-on, certains peuples d’Asie à l’aide d’un moulin à prières, on pourrait l’apprendre à l’école aussi aisément, plus aisément même que la table de multiplication ou qu’une règle du rudiment. Mais si prier c’est se recueillir et se replier sur soi-même ; si prier c’est à la fois sentir vivement et penser fortement, si la prière suppose l’émotion, la réflexion, un certain état du cœur, de l’esprit, de l’imagination, de la conscience, état qui ne se réalise pas au commandement instantané ; si c’est enfin l’acte individuel par excellence, le plus délicat, le plus intime de tous les actes de l’âme, celui où nous mettons le meilleur et le plus pur de nous-mêmes, si tel est le vrai rôle de la prière dans la vie, ce sera toujours un contre-sens, quand ce ne sera pas une indignité, de la transformer en un banal exercice de classe.
    II. — Ce qui est impossible à l’éducation collective, ce qui échappe ou résiste au mécanisme de la classe la mieux organisée, n’est pas par là même à négliger, à supprimer dans l’éducation individuelle. C’est une erreur trop commune de s’imaginer qu’il n’y a rien de plus dans l’enfant qu’un élève et un élève d’école publique. Écolier n’est pas synonyme d’enfant, ni école d’éducation. Certaines parties essentielles de l’éducation n’entrent pas dans le cadre de la vie scolaire, et ce serait un malheur qu’elles disparussent de la vie humaine. Il en est ainsi, à notre avis, principalement de la culture religieuse. De cette question générale, nous ne traitons ici qu’un seul point, la prière.
    Nous venons de dire ce que nous pensons de la prière formaliste et mécanique ; inutile d’ajouter quel cas nous faisons de la croyance aux vertus magiques, aux prétendus effets miraculeux de telle formule, de telle oraison, de telle pèlerinage, de tel vœu : lointains ressouvenirs et restes naïfs du paganisme. Ce n’est pas même aux philosophes modernes, c’est à ceux de Rome et de la Grèce qu’il faut renvoyer quiconque a besoin d’être guéri de ces superstitions d’un autre âge.
    Mais en écartant complètement ce genre grossier de surnaturel, il reste quelque chose de la prière, ou plutôt il en reste tout ce qu’elle est et tout ce qu’elle a de bon. Il reste la prière telle que nous la présente toute religion arrivée à un certain degré de pureté et d’élévation morale, telle qu’on l’entrevoit tour à tour dans certaines pages des prophètes d’Israël, des livres bouddhistes, des philosophes grecs, telle que le christianisme l’a fixée dans l’incomparable modèle du Notre Père, telle que l’ont trouvée au fond de l’Évangile et au fond de leur cœur tant de milliers d’hommes, les meilleurs et ordinairement les plus persécutés d’entre les hommes. Cette prière-là, c’est simplement l’élan de l’âme vers Dieu, c’est l’effort suprême de la pensée, du sentiment et de la volonté s’élevant par moments à une hauteur où l’humanité peut atteindre, mais non se soutenir.
    C’est la seule à notre avis qui mérite d’être étudiée dans un livre d’éducation et qui n’y saurait être omise. Il y a des heures dans la vie où soudain, comme un trait de lumière, l’infini nous saisit, l’au-delà nous apparaît. Qui nous le révèle ? C’est tantôt le danger, la douleur, la vue tragique de la mort, tantôt une immense joie qui force l’âme à s’épancher, tantôt une réflexion subite sur nous-même ou sur le monde, tantôt le spectacle d’une nuit étoilée. Quoi qu’il en soit, ce sont là les moments religieux, où la prière monte d’elle-même aux lèvres comme un cri, comme un sanglot que le cœur ne peut étouffer. Essayez de multiplier, de prolonger, de reproduire à volonté ces instants de trouble divin, de contemplation ou de ravissement, c’est une entreprise doublement vaine : on ne peut y parvenir et, quand on le pourrait, ce ne serait pas un bien. La vie ne nous est pas donnée pour l’extase, mais pour l’action. Un moment de prière n’est bon et n’est sain que précédé et suivi de beaucoup d’heures de travail, mais il n’en dispense pas et il n’y équivaut nullement.
    Répondons maintenant aux questions que ne manquera pas de faire un éducateur soucieux de suivre et de respecter la nature humaine dans son intégrité : que peut-il, que doit-il faire de ce phénomène si humain, quoique si fugitif et si intermittent ? Faut-il supprimer ces besoins, ces aspirations, ces appétits d’infini, cette fascination qui par instants attire l’âme vers l’inconnu ? Faut-il les ignorer, n’en tenir nul compte, laissant venir quand elles pourront et puis laissant tarir d’elles-mêmes ces nobles émotions qui ont à peine un nom dans la langue psychologique, que la mère devine à peine chez sa fille ?
    N’hésitons pas à approuver la solution donnée depuis des siècles par le christianisme primitif, singulièrement obscurcie et faussée par le moyen âge, et remise en vigueur par la pédagogie protestante. Il faut enseigner à l’enfant ce qui dans la prière est susceptible de s’enseigner utilement, ce qui en fait l’élément moral et vital, c’est-à-dire l’idée et le sentiment du devoir, se confondant avec l’idée et le sentiment du divin.
    Il y a autre chose sans doute dans les éjaculations de l’âme devant Dieu ; il y a, dira le théologien, un fonds sous-entendu de croyances, de doctrines, d’affirmations implicites, dont la principale est le sentiment du “péché” ; il y a, dira le poète, une ineffable musique qui met l’âme d’un enfant à l’unisson du concert éternel des mondes ; il y a, dira le physiologiste, une sève et un trop-plein de vie, de passion, d’amour qui s’échappe et qui, à défaut du fini, embrasse l’infini ; il y a, dira le psychologue, un mélange d’aspirations égoïstes et d’aspirations désintéressées, une soif de bonheur, une peur du néant, un appel instinctif à une protection suprême arrêté par le sentiment de ne pas la mériter. Qu’importe ! Tout ce que contient la prière vivante et vraie se développera naturellement avec elle. L’important, c’est d’abord qu’elle naisse et ensuite qu’elle reste un acte foncièrement, essentiellement moral, non pas un phénomène extra-humain et tenant plus ou moins du prodige, mais un acte de la conscience se sondant elle-même, s’accusant, puis se redressant pour recommencer la lutte contre le mal ; qu’elle ait pour objet principal, souverain, unique même, l’amélioration de l’âme, le perfectionnement incessant de l’être, ce que les philosophes nomment la vertu et les théologiens la sainteté, deux mots qui ne sont point synonymes, mais qui dépassent de si haut l’un et l’autre la portée moyenne de nos efforts, qu’il n’y a pas grand mal à les confondre.
    Ainsi entendu, la prière n’est pas un hors-d’œuvre dans l’éducation morale, elle en est le cœur. Il faut bien se représenter ce qu’apprend l’enfant qui apprend à prier ainsi. Il apprend à rentrer en lui-même, ce qui demande en effet un apprentissage ; à s’examiner ; à juger sa conduite, ses actes, ses paroles, ses pensées non d’après le succès, la punition, la récompense, l’exhortation reçue, mais d’après cette loi non écrite, que tout petit encore il sait si bien lire en lui-même ; à s’accuser s’il le faut, à révéler une faute cachée mais dont il ne peut garder le secret ; à s’observer et à se stimuler soi-même, genre d’initiative si rare et si difficile à qui n’y est pas de bonne heure exercé. Il apprend à devenir meilleur sans pouvoir jamais songer à se dire : “C’est fini, m’y voilà, je suis en règle.” L’inconvénient, l’infirmité de tous les autres modes d’éducation morale, c’est qu’ils tendent tous en quelque mesure à ouvrir une sorte de comptabilité des devoirs avec la perspective d’une balance qu’on atteindra enfin, après quoi tout le monde doit être satisfait : le maître vous récompense au moins par son estime ; on vous promet que la société en usera de même et que votre conscience en fera bien au moins autant pour l’honnête homme que vous serez. Ces choses ne se disent point ainsi, mais elles se sentent, et de là l’irrémédiable prosaïsme de la morale purement pratique et terre à terre, la seule presque toujours que puisse enseigner l’école laïque publique.
    Qui nous rendra, qui rendra à nos fils et à nos filles la poésie dont l’âme ne se passe pas, ni celle de l’enfant, ni celle de l’homme ? Qui éveillera chez l’enfant une idée plus pure du devoir, une ambition plus noble ? Qui lui donnera, en même temps qu’un but placé plus haut, l’élan qu’il faut pour le poursuivre, pour courir et non se traîner sur la route ? Qui lui inspirera, au lieu de l’obéissance correcte, la passion d’obéir ; au lieu de la satisfaction de soi-même, le besoin d’aspirer à la perfection ; au lieu du calcul des devoirs et des mérites le sentiment que le devoir est toujours infini et le mérite toujours nul ? Qui ? — Sa mère, en lui apprenant à prier. Ce ne sera d’abord qu’une répétition tout enfantine ; mais que la mère ne se décourage pas : ces mots qu’il répète sans les comprendre prendront peu à peu leur sens et leur force : à mesure qu’il grandira, il grandiront avec lui.
    C’est le propre de la véritable prière qu’elle est susceptible d’un développement égal et parallèle à celui de l’homme tout entier. En quoi consiste-t-elle en effet ? Elle ne demande qu’une seule chose à Dieu, la seule nécessaire : elle consiste à demander sans cesse de devenir meilleur. C’est assez dire qu’elle n’opère pas de dehors en dedans, et c’est pour cela qu’elle est une puissance : elle vient de l’âme. Elle est enfantine chez l’enfant parce qu’elle est bien de lui ; et comme elle sera de lui encore quand il sera un homme, elle restera toujours à sa mesure, toujours vraie, toujours sincère, elle l’aidera, le soutiendra à tout âge. C’est plus qu’une habitude, ou plutôt c’est une habitude de l’âme et non des lèvres ; ce sera un de ces besoins du cœur et de l’esprit qui renaissent toujours et ne se rassasient jamais, comme l’amour du beau ou du vrai.
    Retrancher de l’éducation cette faculté de se retremper par une concentration de la pensée et du sentiment ; renoncer à faire connaître à une âme de femme en particulier, les joies et les douleurs de ces entretiens intimes de la conscience avec Dieu, de ces retours au fond de soi, et de ces échappées hors de soi en plein infini ; décider que l’enfant n’a pas besoin de savoir prier pourvu qu’il sache raisonner, c’est lui refuser deux trésors à la fois, car c’est d’abord le sevrer de poésie, le condamner à la sècheresse et à la platitude, lui défendre de lever la tête vers le ciel bleu, sous prétexte que la terre suffit ; c’est laisser un sens, s’atrophier faute d’exercice, ou se pervertir faute de culture. Et puis, seconde et pire conséquence, c’est affaiblir notablement, c’est même abaisser, qu’on le veuille ou non, l’idéal de la vie morale, car on éteint en lui la notion de l’infini, de l’absolu, du divin, aussi bien dans l’ordre moral que dans l’ordre esthétique.
    À supprimer la prière, on enlève donc quelque chose et à la conscience et à l’imagination ; on appauvrit, si l’on ne les frappe de stérilité, deux domaines à la fois : celui de la sensibilité et celui de la volonté ; on ôte à l’une un de ses ressorts les plus délicats et les plus tendres, à l’autre un des plus puissants mobiles des déterminations généreuses.
    Pour justifier ce double abandon, cette perte deux fois regrettable d’idéal sentimental et d’idéal moral, qu’allègue-t-on ? Le danger de l’excès en tout ordre ; la crainte des exagérations, des aberrations du sentiment religieux et particulièrement des exercices mystiques et ascétiques ; la difficulté de tracer une limite entre la religion et la superstition, entre la foi aux profonds effets moraux de la prière et la foi à la prétendue efficacité surnaturelle. Toutes ces objections ne sont pas graves, à peine sont-elles sérieuses. La seule vraie, c’est l’embarras très grand où nous met, nous pères et mères du XIXe  siècle, le conflit intérieur entre nos idées rationalistes et nos sentiments religieux. Il était très simple de dire aux enfants : “Priez,” quand on pouvait de bonne foi répondre à toutes leurs questions sur Dieu, sur ses attributs, sur l’âme, sur le libre-arbitre et la providence, sur l’avenir et sur le passé de chaque homme et de l’humanité. Tout cet ensemble de doctrines, dont chacune peut-être était bien faible, mais toutes fortement liées, donnaient une sorte de solidité aux réponses des parents et à leur conclusion pratique : Priez ! Aujourd’hui, nous n’avons plus cette force, et il ne dépend pas de nous de feindre qu’il n’y a rien de changé. Idées, langage, croyances, impressions, tout a pris une autre allure : les hommes de nos jours n’affirment plus avec cette imperturbable assurance dogmatique, ceux du moins qui se sont détachés des croyances traditionnelles et qui, reconnaissant la souveraineté de la raison et de la conscience, les opposent aux prétentions de toutes les églises et de toutes les orthodoxies. Beaucoup de points réputés jadis clairs ou du moins incontestables nous laissent des doutes aujourd’hui, et la probité veut que nous le confessions même devant nos enfants.
    De là notre scrupule à nous servir avec eux de certaines formules qui pour eux sont des images toujours fraîches, simples, vives, pleines de sens et de charme, mais qui pour nous sont aussitôt doublées d’un dogme qui nous arrête, d’un article de credo que nous refuserions de signer. De là enfin la conséquence à laquelle nous nous laissons dériver peu à peu, malgré nous, de renoncer à la prière, à la prière de famille et à la prière individuelle de l’enfant : “Plutôt, disons-nous tout bas si nous ne le proclamons, plutôt ne pas prier que prier avec des mots ou avec des arrière-pensées et surtout avec des doubles sens avoués ou inavoués.” C’est un reste de catholicisme dogmatique qui nous poursuit jusqu’au sein du protestantisme ou de la libre pensée ; nous finissons par admettre qu’avant de prier il faut avoir une suite bien ordonnée de notions théologiques bien précises : pour prier Dieu, il faut bien savoir qui est Dieu, il faut bien croire à sa personnalité, etc. C’est là le sophisme théologique qui fait tant de mal à la vraie religion.
    Non, prier, ce n’est pas souscrire à un formulaire ; prier, ce n’est pas savoir ; prier est un mouvement de l’âme aussi complexe, mais aussi naturel que rêver, qu’espérer, qu’aimer. On prie comme on pleure ou comme on chante, sans pouvoir rendre compte de tout ce qui justifie le chant ou les pleurs, de tout ce qu’ils présupposeraient logiquement.
    Dégageons-nous donc et de la prière dogmatique et de la prière scolastique et de la prière mystique : il nous restera, pour nous et pour nos enfants, la prière humaine, la seule éternellement vraie et bonne. Laissons les diverses communions enseigner et perpétuer suivant leur rite les formes hiératiques de la prière confessionnelle telle qu’elles la conçoivent, mais gardons pour l’éducation de la famille la prière qui convient à l’enfant et à l’homme sans distinction de lieu, de temps ni de culte, celle qui jaillit du cœur et qui l’inonde d’un flot de pensées, d’espérances, de joies, de saintes résolutions ; celle qui élève l’âme sans l’exalter, qui la calme sans l’endormir, qui fait rêver, mais pour mieux agir ; celle qui est un chant, mais un chant de vie et de courage, un soupir, mais suivi d’un élan, un appel à Dieu mais aussi un effort de l’homme ; celle enfin qui ouvre à chacun au fond de lui-même une sorte de sanctuaire où il se ressaisit et ressaisit Dieu, à sa manière : humble et délicieux sanctuaire sans prêtre et sans autel, sans dogme et sans miracle, où l’âme se retrempe, où la conscience s’affine, où la volonté s’affermit, où l’orgueil se fond, où la raison écoute parler le cœur, où l’homme s’aperçoit qu’il est homme et se souvient de l’invisible ; d’où nul n’est sorti une seule fois sans avoir été remué d’une émotion qui ne se confond avec aucune autre et sans avoir entendu résonner profondément en lui-même un mystérieux sursum corda !

 
     
    Théolib a publié en hors-série la réédition d'un livre de Félix pécaut paru en 1864 : “De l’avenir du théisme chrétien considéré comme religion”. Vous pouvez en lire un extrait sur le site.
    Paiement en ligne : 15 € (cliquez sur le bouton ci-dessus : F. Pécaut).
    Par courrier : accès au formulaire
    Frais de port offerts pour l'Europe occidentale

[ Profession de Foi de Theolib | L'Équipe de Theolib | L'Actualité de Theolib | Les articles | L'Accueil ]