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couverture de la revue Theolib




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La création vue par l'astrophysique et la théologie
Présentation de l'ouvrage

    Les relations entre la science et la théologie ont été historiquement placées sous le signe d’un débat binaire : qui dit vrai, de la science ou de la bible ?
    Posée ainsi, la question revenait à tracer une frontière entre deux camps : celui des scientifiques (soupçonnés par les autres d’athéisme) et celui des “croyants” (accusés en retour d’obscurantisme).
    Les partisans d’une autre voie optaient pour la recherche d’éléments concordants, de manière parfois peu convaincante. (Jésus a marché sur les eaux car il y avait un banc de sable…)
    D’autres encore affirmaient la frontière entre deux livres : celui de la nature et celui de la bible. Le premier relevait de la science ; le second de la foi. Mais tous deux pouvaient être l’écriture de Dieu.
    Aujourd’hui, la question pourrait être posée de manière très différente. L’astrophysique ouvre des pistes inattendues : l’existence de dimensions insoupçonnées, ou encore la découverte de la pluralité des mondes.
    Ces avancées annoncent peut-être l’une des grandes révolutions de la pensée. C’est toute la question de notre place dans l’“univers pluriel” qui devrait nous rejoindre. Mais des passerelles existent. Nous repensons le christianisme à l’époque du pluralisme. Peut-être devrons-nous repenser l’universel au temps du “plurivers”.
    Avec des articles de Michel Cassé, Lucienne Gougenheim, Didier Fougeras, André Gounelle, Serge Guilmin & Pierre-Yves Ruff. 112 pages. 15 Euros.

La création

Introduction au colloque


 
Pierre-Yves RUFF

    Les colloques, en France, commencent bien souvent par une liturgie, envers laquelle je ne ressens pas de réelle affection. On remercie les personnes qui ont aidé à organiser la rencontre, les intervenants, les participants, les propriétaires du lieu. Cela prend parfois bien du temps. Ne pas le faire pourrait produire un malaise chez d’aucuns. Le faire produit parfois un malaise chez tous. À Théolib, la reconnaissance va de soi. Mieux vaut peut-être une reconnaissance sans parole, que des remerciements qui demeurent souvent formels.
    Pourtant, en préalable à ce colloque, je voudrais remercier celui qui en fut —peut-être sans le savoir — l’initiateur : je veux parler de Michel Cassé. Lors d’une conférence prononcée à la Ferme des étoiles et publiée dans Théolib, il a affirmé : “La théologie est une théorie et elle doit se nourrir de la cosmologie. Elle s’en est toujours nourrie. Nous sommes très souvent convoqués par les sectes qui se disent que ce discours fabuleux […] peut être récupéré par une certaine forme de sectarisme. Au lieu de donner ce corpus de savoir aux sectes, je préfère très largement le donner aux philosophes, aux théologiens, aux psychologues et aux psychanalystes.” Notre colloque est né de cette affirmation.
    Deux principes contradictoires
    J’aborde la façon dont le débat se présente. Il me semble encadré par deux principes contradictoires. Le premier affirme la séparation radicale du savoir et de la foi. Il ne faut ni les mélanger, ni les confondre. À l’inverse, le second proclame que les différents niveaux de l’être entrent en corrélation. Il est non seulement possible, mais important, de les traduire les uns dans les autres. Quel principe faut-il choisir ?
    Essayons de les appliquer au thème de nos travaux. Nous aurons deux réponses opposées. Pour l’une, il n’y a aucun lien entre l’astrophysique et la théologie. Pour l’autre, tout ce que dit l’astrophysique peut être intégré et traduit dans la théologie. Il y a là un choix de méthode, avec lequel je tenterai de m’expliquer.
    1. Le savoir et la foi forment deux livres séparés
    Abordons tout d’abord la première de ces approches. Elle affirme la séparation radicale du savoir et de la foi. Nous pouvons l’exprimer à la manière de Lord Bacon. Dieu nous a donné deux livres, celui de la nature et celui de la bible. Tous deux expriment la vérité. Mais chaque livre doit être lu à sa manière. Lire la bible comme un ouvrage scientifique serait ruineux pour la pensée et pour la foi. À l’inverse, observer la nature avec le seul regard de la foi serait calamiteux pour la recherche scientifique. Chaque livre requiert ses protocoles de lecture.
    À propos de la nature, Bacon était l’apôtre de l’expérience et du libre examen. Pour lui, l’héritage de nos anciens n’est pas comme tel la vérité. Notre héritage devient vrai seulement quand il est vérifié par l’expérience personnelle. Bacon suggérait sans le dire qu’on pourrait appliquer ce principe à la théologie : à moi de vérifier le message que je reçois. Protestants comme catholiques virent là l’antichambre de l’athéisme : s’ils veulent vérifier, c’est qu’ils se permettent de douter ! Mais le message de Bacon fut entendu par Galilée. Pas étonnant que ce dernier ait eu quelques problèmes avec l’Inquisition. Il n’avait pas la chance d’être anglais, et de bénéficier d’une certaine liberté de parole.
    Pourtant, nous pouvons dire de Bacon qu’il est le saint patron des astrophysiciens. Il affirma la séparation du savoir et de la foi. Il plaça l’expérience au centre de la recherche. Il libéra la science de la tutelle de l’Église.
    Pour autant, d’autres difficultés allaient venir. L’humain était écartelé entre deux vérités contradictoires. Il avait l’intuition, la perception du monde. Il avait, néanmoins, le savoir quant au monde.
    Je pourrais rappeler les affirmations de Husserl. Notre expérience quotidienne n’est pas le dire de la science. Dans notre vie, la terre est immobile. Quand nous allons par nos chemins, elle demeure plate. Et le soleil, aujourd’hui comme hier, se lève et se couche, marquant le rythme de nos journées. Il y a donc deux vérités antagonistes, d’où l’immense difficulté à donner sens aux choses. L’astrophysique décrit la vérité de l’univers. Le philosophe (surnommé “phénoménologue”) décrit une autre vérité : celle de notre perception humaine.
    On peut jouer de telles distinctions. Il y a ce que nous savons ; il y a ce que nous vivons. Dans la logique de Husserl, les découvertes de la science modifient mon savoir. Elles ne changent pas mon existence. Par exemple, même si — à Dieu ne plaise ! — Michel Cassé nous démontrait que Dieu n’existe pas, cela ne m’empêcherait pas d’y croire. Quand nous pensons le monde, nous recourrons très volontiers à de telles oppositions. Mais il reste à savoir si elles sont vraiment tenables.
    2. La traduction possible et réciproque du savoir et de la foi
    Car il existe une autre approche. Elle admet, à l’image de la première, l’existence de différents niveaux de l’être. Elle récuse leur séparation absolue. Pour elle, Dieu a peut-être écrit deux livres. Mais il ne parle pas un double langage. Ce qui est vrai à un niveau peut être traduit dans un autre. Il nous revient, à nous humains, d’opérer cette traduction. Autrement dit, nous vivons, il est vrai, dans plusieurs mondes. Mais ces mondes ne sont pas séparés. Ils entrent en interaction. Entre eux, le dialogue est, à la fois, possible et nécessaire.
    Revenons à l’exemple de tout à l’heure. Mon existence est partagée entre deux terres. Il y a une terre plate, sur laquelle je marche. Il y a une terre sphérique, sur laquelle je sais que je vis. C’est un fait. Pourtant, dans la pratique, ma perception ne sera pas la même si je crois que la terre est plate, ou si je sais qu’elle est sphérique. Et nous pourrions aller plus loin : l’homme du temps de Galilée savait que la terre ne bougeait pas — puisque la science le lui disait. De la même manière, je sais que la terre tourne — parce que je crois ce que me disent les scientifiques. Le savoir et le croire sont plus enchevêtrés qu’il ne paraît.
    Par conséquent, la frontière pourrait être ténue, entre le scientifique et le théologien. Ce dernier nous dirait : “Je sais que je crois.” — à quoi le scientifique répondrait : “Je crois que je sais.” Il n’y a pas de savoir sans croyance. Et peut-être n’y a-t-il pas, sauf cas extrême, de croyance sans savoir.
    Car, après tout, qui pourra dire que les rédacteurs de la Genèse n’avaient aucun savoir sur le monde ? Ils avaient observé le monde. Ils disposaient des connaissances de leur temps. Bien sûr, leur savoir était incomplet. Mais le nôtre ne l’est-il pas ?
    3. Le grand récit des origines et le mystère du petit photon
    Allons plus loin. Oserions-nous comparer deux démarches : celle du rédacteur de la Genèse et celle de l’astrophysicien contemporain ? Tous deux mettent de l’ordre dans le cosmos. Ils sont en quête de cohérence. Tous deux produisent les cathédrales de la pensée, devant lesquelles la conscience s’émerveille. Ils rédigent un grand récit, organisé autour d’une origine et façonné par un immense mouvement : celui-ci nous conduit vers l’inconnu d’un lendemain qui est aussi une promesse. Enfin, tous deux restent aux prises avec une part de mystère, qui nous permet de renouer avec une esthétique, avec la poésie de l’existence.
    Je ne voudrais pas m’aventurer trop loin dans le débat. Mais pour l’ouvrir ici, je voudrais revenir sur un récit. Je ne tenterai pas de l’expliquer. Pour moi, il y va d’un mystère, même s’il n’exclut pas la vérité. Il y va de la science, même si la description prend la forme du mythe. C’est l’histoire du petit photon. Il était tout seul dans la création. Mais sa solitude n’expliquait pas la transmission de la lumière. Alors, l’astrophysicien dit : “Il ne peut pas interférer avec lui-même.” C’est pourquoi l’astrophysicien lui “créa” une aide qui lui soit semblable, une aide à son image et à sa ressemblance. Et le petit photon ne fut plus seul dans l’univers pluriel.
    Sommes-nous dans la science ? Sommes-nous dans le mythe ? Sommes-nous, à la fois, dans l’histoire et le mythe ? Si l’on retient le “à la fois”, un horizon nouveau peut être ouvert à la pensée. Il n’y a plus d’un côté le réel et de l’autre le mythe. Mais on peut explorer, de manière multiple, la dimension plurielle de l’univers.
    Je laisse aux astrophysiciens le soin de nous parler de ce “petit photon”.

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