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Créer à chaque lecture... - Théolib 39 |
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| Sommaire des revues Théolib 17 à 28 |
| Sommaire des revues Théolib 29 et suivantes |
Simon Tyssot de Patot, devancier et martyr des Lumières |
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| Jean-Loup SEBAN | |
“Tout ce qui ne se démontre pas m’est suspect” | |
Fourrager dans l’antre d’un libraire est,
de tous les plaisirs urbains, le plus émoustillant. Un mois de mai
d’une année où j’étais encore vert, lors
d’une promenade post-prandiale dans le jardin du Palais Royal,
où des vierges printanières batifolaient dans les bosquets,
je me réfugiais, effarouché, chez un bouquineur où la
Fortune mit entre mes mains tremblantes l’édition originale
des Voyages et Avantures de Jaques Massé, de 1710, prétendument imprimée à
Bourdeaux, chez Jaques l’Aveugle. On peut résister à
l’appel de la chair, jamais à l’appel de l’esprit.
Je rentrai dans ma soupente l’âme en émoi. Le soir
même, encoigné dans ma bergère à oreillette, la
tisanière fumant à mes côtés sur une table
volante, je déflorais dévotement, à la lueur
d’un bougeoir, cette odyssée d’un autre âge. Cette
nuit-là, je ne dormis point. Imprévisible est
l’insomnie que suscitent les filles de Mnémosyne ! Le
lendemain, je ne quittais ce “maître muet”
qu’épisodiquement pour faire mes ablutions et prendre une
collation revigorante. Il me duit que les
Voyages et Avantures de Jaques Massé aient
été rééditées avec une préface de
Raymond Trousson. | |
Quand Voltaire découvrit cette utopie
romanesque, il fut à ce point enchanté qu’il prit le
héros pour l’auteur et le compta au nombre des porte-flambeaux
de la discorde dans sa treizième Lettre
philosophique sur les Anglais. Les voyages
imaginaires, qui mettent en scène des sauvages, des Turcs ou des
Chinois, innocents et vertueux, étaient en passe de devenir une mode
parmi les gens de lettres. C’était pour les francs-pensants,
comme on disait au Grand Siècle ou les libres-penseurs comme on
disait au siècle des Lumières, une manière indirecte,
peu risquée, de propager leur critique sociale et religieuse.
C’était également une élégante
façon de balancer l’absolutisme des croyances d’un peu
de relativisme et de scepticisme. Deux plumes huguenotes, celles de Gabriel
de Foigny et de Denis Veiras, venaient de s’illustrer dans ce genre
florissant, quand un vieil érudit, indocile et cacochyme, affrianda
le public avec une odyssée, divertissante et interminable,
émaillée de digressions réflexives sur la religion et
le clergé. Les Voyages et Avantures de
Jaques Massé ne sont en
vérité qu’un prétexte à la diffusion
d’objections rationnelles, historiques et scientifiques à
l’encontre de la religion établie. Le jeune voyageur
rapporte une conversation avec son hôte portugais : “Il
m’avoua qu’il tenait la Bible chez lui, pour
l’instruction de sa famille, il me porta même à la voir.
Il ne faut pas mentir, la première fois que j’en fis la
lecture, ce qui fut expédié en fort peu de tems, je la pris
pour un roman assez mal concerté, que je traitois pourtant de fables
sacrées. La Genèse, selon moi, étoit une pure
fiction ; la loi des Juifs et leurs cérémonies, un
badinage et de vaines puérilités ; les
prophéties, un abîme d’obscurités, et un
galimatias ridicule ; et l’Évangile une fraude pieuse,
inventée pour bercer des femmelettes et des esprits du
commun.” | |
L’homme qui se cachait sous la livrée du
voyageur s’appelait Simon Tyssot de Patot. Né à Londres
en 1655 d’un père genevois d’ascendance française
et huguenote, Tyssot obtint, après bien des déboires et sans
formation académique, une chaire de mathématiques petitement
rémunérée à l’École illustre de
Deventer en Overyssel dans les Provinces-Unies. Las ! Sa posture
hétérodoxe lui vaudra d’être
révoqué par le Consistoire wallon de Deventer. Il
n’était cependant pas Ministre du saint évangile, mais
il avait eu l’audace de jeter le discrédit sur la chronologie
biblique, de récuser les peines éternelles de l’enfer,
et pis encore, de nier la résurrection de Jésus et de se
gausser de la résurrection des morts. Terrassé par les
champions bilieux du calvinisme dogmatisé, qui font de “Dieu
le plus cruel de tous les êtres”, Tyssot expurgea son tragique
destin à Ysselstein dans la gêne et l’opprobre, et ce
jusqu’à sa quatre-vingt-troisième année. | |
Taraudé par un insatiable appétit
intellectuel, Tyssot dévorait tout ce que les libraires de Hollande
et d’ailleurs pouvaient lui offrir : philosophie naturelle,
métaphysique, théologie et littérature. Il taquina
même la muse à la manière de Voiture,
l’enchanteur de la Chambre bleue de Madame de Rambouillet. Ses Œuvres poétiques parurent
en 1727, un an avant sa mort. Pour huguenot que fût Tyssot, il
s’ingénia nonobstant à fronder le credo de son
église. Le rationalisme cartésien, l’occasionalisme
malebranchien, le monisme spinoziste, le criticisme biblique du père
Simon, le désenchantement du monde opéré par Bayle,
Fontenelle et Becker, la réhabilitation d’Épicure par
Gassendi, le libertinage érudit de La Mothe Le Vayer, les
traités sociniens et les diatribes des francs-pensants
d’Albion, toute cette foison éclectique avait nourri et
armé sa fibre contestataire. | |
Chimère, impudence et présomption,
voilà les origines des dogmes de l’incarnation et de la
Trinité ! Jésus, ce sage, n’a désiré
rien d’autre que de nous apprendre à vivre honnêtement.
Dans ses Lettres choisies (1727), que j’eus l’heur d’acquérir
ultérieurement chez un bouquiniste d’Allemagne, Tyssot
concède qu’il a une très nette préférence
pour l’idée spinoziste d’une matière
éternelle, très controversée alors. La théorie
judéo-chrétienne de la création ex nihilo ne le botte
guère. Mais que l’on se rassure, aussi critique que fût
notre auteur, il n’en vint jamais à révoquer en doute
l’utilité de la religion. Malgré la fraude qui la
macule et l’imposture qui l’assiste, la religion demeure le
ciment de l’ordre social. | |
Pour vous distraire, je m’appesantirai sur la
parodie cocasse de l’histoire du salut qui est enchâssée
dans le pénultième chapitre des Voyages
et Avantures de Jaques Massé. La Fable de l’abeille,
à ne pas confondre avec La Fable des
abeilles de Bernard de Mandeville, est une
piquante satire de l’imposture sacerdotale. Le roi d’une
île lointaine avait pourvu les jardins de son palais de parterres
fleuris dans le dessein de nourrir libéralement des abeilles. Un
jour, il voulut éprouver leur obéissance et se réserva
un parterre dont il prohiba l’accès. “Il arriva peu de temps
après que quelques-unes des abeilles, écrit Tyssot, oubliant
l’ordre, ou s’en mettant peu en peine, s’en furent sucer
de ces fleurs.” Outragé, le souverain résolut
d’exterminer la gent des apidés. Cependant dans son cœur
la mansuétude l’emporta sur le désir de vengeance, et
comme il avait un fils, il l’appointa médiateur entre lui et
les abeilles, et l’envoya sous la vêture d’une abeille
les exhorter à l’obéissance. Les abeilles “se
moquèrent de lui, le maltraitèrent et le
piquèrent” au point qu’il en creva. Le jeune ambassadeur
décédé rejoignit son père. Mais, plutôt
que d’attiser l’ire paternelle, il intercéda en faveur
des insoumis “dont il avait payé la dette et porté la
peine.” Habiles, les frelons s’approprièrent cette
fable. Ils se mirent à la colporter de ruche en ruche et en
retirèrent prestige et pouvoir. Ils exhortèrent les abeilles
à l’obéissance en leur faisant miroiter
qu’après leur mort leur bourdonnement aurait l’honneur
de retentir dans la “grande salle d’audience” du palais
royal. Des frelons jaloux de la renommée d’autres frelons
excitèrent leur ruche à faire la guerre à
d’autres ruches, promettant à leurs ouailles la gratitude
royale. La fable devint pomme de discorde. Pour justifier leur pouvoir
usurpé, les frelons alléguèrent que cette histoire du
salut, qui fait toute leur sacerdotale science, remontait
jusqu’à “la propre bouche du roi”. Ils clamaient
transmettre une tradition orale, écrite “sur des morceaux de
cire”. | |
La morale de cette parodie ? Tyssot de Patot,
alias Jaques Massé, chasse les mystères du Christianisme comme une collection
d’affabulations oiseuses et met en abîme l’idée
rationnelle et raisonnable de “l’existence d’un Dieu,
auteur et créateur de toutes choses”. À un sien ami,
notre franc-pensant cartésien avouait : “J’ai lieu
de douter qu’un homme puisse jamais devenir docte sans l’aide
de cette philosophie, ou si vous voulez de cette véritable
sapience” (Lettres choisies) ! | |
La morale de ma propre historiette ?
Peut-être eût-il mieux valu que je me joignisse, en cet
après-midi fatidique, à cet essaim de jeunes filles qui
batifolaient dans les bosquets du Palais Royal ? J’eusse
peut-être cueilli un baiser, éphémère saveur de
la chair, mais j’eusse très certainement conservé cette
naïveté de l’enfance que les adextres et
démoniques frelons savent si bien exploiter pour
s’impatroniser sur les âmes innocentes et se garantir prestige
et pouvoir, aujourd’hui comme hier. | |
Sommaire
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