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Le diable ou l’autre du Tout-Autre |
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| Didier Fougeras | |
Le diable est un personnage complexe. Trop complexe
peut-être pour faire un véritable personnage.
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Il recueille patiemment la trace de tout ce qui est
exclu, expulsé, évacué, exorcisé d’un
divin qui va se purifiant jusqu’à la simplicité de
l’abstraction. Mais il ne recueille que du reste, de la différence, du
matériau hétérogène et centrifuge. Du coup, sa
propre personnification reste problématique. Difficile de le
localiser quelque part, de le focaliser pour lui assigner un visage, une
volonté, un centre. Peut-être n’est-il que
périphérie – une coquille ou une écorce vides
qui cependant ne cesseraient de croître et de se complexifier ; son
ubiquité n’a d’égale que son
ambiguïté. Sa biographie ressemblerait, comme il se doit,
à un grimoire, un palimpseste maintes fois effacé et
récrit, où les signes d’hier et d’avant-hier se
brouillent. Il est intrinsèquement pluriel, à l’instar
du démon des évangiles : “Mon nom, c’est
Légion, car nous sommes beaucoup.” (Marc 5,9).
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La période biblique (jusqu’au Nouveau
Testament inclus) ne représente qu’une part de cette
complexité.
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Le satan de l’Ancien Testament
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Dans la tradition chrétienne,
“Satan” est généralement compris comme nom propre
du diable. Dans la Bible hébraïque, pourtant, satan est d’abord un nom
commun, qui exprime une fonction ou une position d’antagonisme ; un satan, c’est un adversaire, un
opposant – mais jamais un opposant de la divinité ; les satans sont au contraire
suscités par elle pour punir, limiter ou contrôler les humains :
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- C’est, concrètement, le messager (ou
“ange”, autre terme fonctionnel) de Yhwh qui se met en travers du chemin de Balaam,
pour lui faire obstacle (Nombres 22,22.32).
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- C’est un opposant politique ou militaire qui se
dresse contre un souverain (1 Samuel 29,24 ; 2 Samuel 19,23).
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- C’est quelquefois plus
précisément, dans un contexte judiciaire, un
“accusateur”, à la fois procureur et témoin
à charge. Ainsi dans la série de malédictions du
Psaume 109 : “Assigne-lui un adversaire, qu’un satan se lève à
sa droite [position de l’accusateur au tribunal] !”
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Dans deux cas au moins, ce rôle de satan judiciaire est tenu par un
personnage céleste : en Zacharie 3, le
satan accuse le grand prêtre Josué
(“Jésus” en grec), présumé rituellement
impur et inapte à sa fonction sacerdotale ; curiosité :
c’est “l’ange de Yhwh” qui est en position de juge
et Yhwh lui-même en position de défenseur. Dans le prologue de
Job, le satan met
en doute l’intégrité de Job, demandant et obtenant du
dieu juge une ordonnance de mise à l’épreuve.
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Ces deux scènes se situent dans un contexte
prémonothéiste : l’assemblée des dieux
autour du dieu suprême El est déjà devenue la cour
royale (et à l’occasion la cour de justice) de Yhwh, qui la
préside en lieu et place d’El. Le satan
n’est pas l’adversaire de Yhwh, il
défend au contraire ses intérêts. C’est le
“procureur de la divinité”, auquel celle-ci accorde ou
non le droit de soutenir son
réquisitoire.
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À aucun moment, jusqu’ici, nous ne sommes
sortis du registre fonctionnel : satan est un titre qui peut être porté par toutes
sortes de personnages historiques ou littéraires. D’ailleurs
le livre d’Hénoch (40,7), se référant
manifestement aux cas de Zacharie et de Job, parle “des satans” qui accusent les
hommes devant Dieu : “La quatrième voix, je l’ai
entendue repousser les satans et leur interdire d’approcher le Seigneur des Esprits
pour calomnier les habitants de l’aride.”
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Ce rôle d’accusateur se retrouvera
naturellement dans la besace du diable, jusque dans l’Apocalypse
(12,9ss) : “Il a été jeté à bas,
l’accusateur de nos frères, celui qui les accusait devant
notre Dieu jour et nuit” (ici comme dans le livre
d’Hénoch, un satan procureur exclu du tribunal céleste se trouve ipso facto hors
d’état d’exercer son ministère). Cependant
l’accusateur se double, dès le livre de Job, d’un tentateur, qui peut
“provoquer la faute” pour prouver son accusation. Ce rôle
d’abord accessoire va devenir prédominant.
|
Du satan au service de Yhwh à Satan contre Dieu
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À partir du VIe siècle avant J.-C., sous l’influence du
zoroastrisme perse, le dualisme opposant radicalement bien et mal,
lumière et ténèbres, polarise irrésistiblement
les idées. La symétrie, morale et métaphysique, est
reine. C’est dans ce contexte que la monolâtrie
judéenne, qui déjà avait identifié Yhwh au dieu
suprême (El), va se muer en monothéisme ; d’abord,
peut-être, comme une tentative de dépassement du dualisme,
puisque Yhwh-Dieu réunit primitivement les deux pôles :
“Je façonne la lumière et je crée les
ténèbres, / je fais la paix et je crée le malheur ; /
c’est moi, Yhwh, qui fais tout cela.” (Ésaïe 45,7).
|
Mais le “Dieu” nouveau-né ne se
maintient pas longtemps à cette altitude qui lui permettrait de se
tenir à égale distance de tout le réel, comme cause
ultime, lointaine – et finalement inutile. Il est
irrésistiblement attiré par le pôle du bien, de la
lumière, et il lui faut repousser le mal, l’obscurité,
le négatif (dans l’histoire du zoroastrisme aussi la
divinité suprême, Ahura Mazda, hésite entre le bien et
l’au-delà du bien et du mal).
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C’est peut-être en 1 Chroniques 21
qu’apparaît la mutation déterminante. Ce récit
est une réécriture de 2 Samuel 24, où Yhwh incitait
David à transgresser un tabou (le recensement) pour pouvoir punir
Israël. Dans les Chroniques, ce rôle de tentateur est
attribué à satan (sans article). On pourrait à la rigueur traduire “un
satan”, en
imaginant un “mauvais conseiller” humain. Mais il s’agit
plus probablement ici d’un nom propre, “Satan”
désignant pour la toute première fois un personnage
déterminé.
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Ce qui a changé entre Samuel et les Chroniques
mérite réflexion. L’ancienne conception de Yhwh (quand
celui-ci n’était pas encore identifié au dieu
suprême) admettait en lui ce que nous appellerions, avec
déjà un peu d’anachronisme dualiste, une part
d’ombre. Justement parce qu’il était un dieu parmi
d’autres, Yhwh défendait jalousement ses prérogatives
sur le seul peuple qui était son “patrimoine”. Pour le
châtier de ses infidélités, il lui fallait l’aval
d’une instance supérieure, en l’occurrence
l’assemblée plénière des dieux
présidée par El : et pour l’obtenir il devait
quelquefois ruser. C’est ainsi qu’il lui arrivait d’agir
en “tentateur”, provoquant des actes susceptibles de
déclencher, de façon quasi automatique, la colère des
dieux. Dans le cas du recensement, Yhwh suscitait une atteinte orgueilleuse
à la “connaissance”, qui était le domaine
réservé des dieux (comme en Genèse 3). En grec on
parlerait d’hybris, pour désigner ce dépassement insolent de la mesure
humaine qui entraîne immanquablement la némèsis, le châtiment divin.
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Mais si Yhwh est devenu “Dieu”, et si a fortiori il s’identifie au
seul bien, ce rôle (essentiel pour le récit) doit
désormais être joué par un autre. La manœuvre de Yhwh pour susciter la colère des
dieux devient celle de Satan pour susciter la colère de Yhwh-Dieu.
Le satan est
simultanément promu à l’état de nom propre
(Satan) et de figure autonome, voire potentiellement antagoniste –
pas de médiation ici sans subversion. Non plus seulement ennemi des
hommes, mais aussi, par nécessité, ennemi de Dieu. Un ennemi
intime néanmoins, et même un héritier ou
rédempteur occulte qui va reprendre à son compte tout le
passif de la divinité, ce passé du dieu Yhwh dont Yhwh-Dieu
n’a plus l’usage. Car tout au long des mutations
théologiques les textes demeurent et continuent de se tisser, et la
part du diable ne cessera d’y croître au gré des
relectures et réécritures.
|
Dans le judaïsme dit intertestamentaire, le
modèle d’interprétation posé par les Chroniques
va en tout cas s’étendre à de nombreux actes de Yhwh,
pour autant que ceux-ci apparaissent moralement problématiques aux
lecteurs et auteurs. Ainsi le livre des Jubilés (IIe siècle
avant J.-C.) introduit dans de nombreux récits une intervention du
prince Mastéma (ou prince d’Hostilité) –
qu’il identifie à Bélial ou Béliar, autre nom
sur lequel nous reviendrons (1,20), et à Satan (10,11) :
|
- la tentation d’Abraham (Genèse 22), en
Jubilés 17,16 : “Le prince Mastéma vint déclarer
devant Dieu : Eh bien ! Abraham aime Isaac son fils et le chérit
plus que tout. Dis-lui qu’il Te l’offre en holocauste sur
l’autel, Tu verras s’il exécute cet ordre et tu verras
s’il est fidèle en toute épreuve que tu lui
présentes.’’
|
- l’agression mystérieuse de Yhwh contre
Moïse (Exode 4, 24ss), en Jubilés 48,2ss : “Tu sais ce
qu’Il t’a dit sur le mont Sinaï et ce que le prince
Mastéma a voulu te faire lors de ton retour en Égypte sur le
chemin, ou tu passas près de lui à l’étape.
N’a-t-il pas cherché de tout son pouvoir à te tuer et
à sauver les Égyptiens de ta main quand il vit que tu avais
été envoyé pour exercer sur les Égyptiens le
jugement et la vengeance ? Mais je t’ai arraché à ses
mains.”
|
Dans les Testaments des
Douze patriarches, le tentateur sera
omniprésent.
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De très nombreuses histoires bibliques, dans le
judaïsme rabbinique, feront encore une place semblable à
l’adversaire : pendant que Moïse est sur le mont Sinaï,
Satan fait apparaître un cercueil dans le ciel pour faire croire
qu’il est mort (Shabbath 89a) ; Satan se déguise en oiseau pour entrouvrir la tente
de Bethsabée de sorte que David la voie nue (Sanhédrin 107) ; Béliar
empêche Nathan d’avertir David avant son péché (Vie des Prophètes 21).
|
Parallèlement à ces insertions ou
substitutions narratives, l’opposition se radicalise, notamment dans
les écrits esséniens de Qoumrân, où l’on
voit se constituer un dualisme symétrique comparable à celui
du zoroastrisme — par exemple dans la Règle
de la Communauté (1QS 3,18ss) : “Et
Il a disposé pour l’homme deux Esprits pour qu’il
marchât en eux jusqu’au moment de Sa Visite : ce sont les deux
Esprits de vérité et de perversion. Dans une fontaine de
lumière est l’origine de la Vérité, et
d’une source de ténèbres est l’origine de la
Perversion. Dans la main du Prince des lumières est l’empire
sur tous les fils de justice : dans des voies de lumière ils
marchent ; et dans la main de l’Ange des ténèbres est
tout l’empire sur les fils de perversion : et dans des voies de
ténèbres ils marchent.”
|
Et le “diable” dans tout ça ?
|
Dans les milieux sémitiques où le sens
originel du terme satan n’est pas perdu de vue, celui-ci ne convient guère
aux compétences élargies de l’anti-Dieu –
d’où la multiplication des appellations de remplacement. Le
grec va fournir un titre mieux adapté. Dans la Septante, le substantif diabolos
(“adversaire”, “calomniateur”), qui a donné
notre mot diable,
traduit l’hébreu satan de façon significative. Non pas dans tous les cas,
mais dans les textes “sensibles”, ceux où l’on
peut suspecter un adversaire suprahumain (Nombres, Zacharie, Job, Psaume
109,6 et 1 Chroniques) ; il désigne en outre les ennemis
emblématiques, Haman dans le roman d’Esther (7,4 ; 8,1) et Antiochos IV dans la saga historique des
Maccabées (1 Maccabées 1,36) ; un terme voisin qualifie
l’étrangère à la langue
“enjôleuse” (calomniatrice ou tentatrice ?) de Proverbes
6,24.
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Diabolos dérive de diaballô, qui signifie
couramment “calomnier” ou “accuser”, mais dont
l’étymologie évoque l’obstacle jeté en
travers de la route et les idées de division, de désunion ou
de dispersion, de brouillage ou de brouille. Or l’étymologie
n’est jamais perdue pour le diable. Celui-ci n’a que faire de
l’unité du sens mais prospère dans l’ambivalence,
la multiplicité, la résurgence des motifs souterrains.
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Et justement il y avait, avant la lettre (grecque), de
la “diablerie” à revendre dans les textes hébreux
issus de l’époque polythéiste : les astuces de Yhwh
pour désunir et brouiller ses adversaires forment une part
importante de son personnage. C’est lui qui envoie un esprit mauvais
pour semer la discorde (entre Abimélek et les notables de Sichem,
Juges 9,23 ; entre Saül et David, 1 Samuel 16,14ss) ou un esprit
menteur pour tromper Achab et l’envoyer mourir au combat (1 Rois
22,22ss).
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Vu sous cet angle, l’acte
“diabolique” par excellence est à mes yeux celui de Yhwh
dans le récit de la Tour de Babel (Genèse 11). Aux hommes
unis dans la Ville et autour du symbole (sumbolon) vertical de la Tour, le dieu menacé répond en
diabolos, en jetant
chez eux la différence linguistique, qui met en échec leur
rêve d’unité et de totalité, et les renvoie
à l’horizontalité de la dissémination.
|
Mythologie, zoologie et tératologie du
négatif
|
Dans les mythologies du Proche-Orient ancien, la
création du monde résultait d’un combat entre les dieux
; celui-ci débouchait sur l’avènement de l’espace
et de l’équilibre nécessaires à la vie. Les
divinités vaincues furent d’abord refoulées par le
monothéisme (par exemple les ténèbres et
l’océan primordial, toujours incréés mais
dépourvus de réelle puissance divine en Genèse 1) ;
mais elles vont réapparaître dans l’arsenal du diable.
Ainsi le monstre marin à sept têtes (Yamm en Canaan, Tiamat
à Babylone) terrassé par le dieu créateur (Baal ou
Mardouk, homologues de Yhwh), qui apparaît encore dans la Bible sous
les noms de Léviathan ou de Rahab,
se retrouvera dans l’Apocalypse pour représenter le diable et
ses créatures. Le diable s’agrège ainsi les
représentations immémoriales du chaos primitif dont le kosmos est issu et qui ne cesse de le menacer.
|
En rapport avec ces figures anciennes il faut
mentionner le terme bélial, qui évoque la Mort ou la Destruction dans les
Psaumes (18,5). La mort en question n’est pas à penser comme
un phénomène “naturel” : c’est un monstre
qui engloutit (bl`)
les vivants. Mais le mot est en outre porteur d’un sens moral : les
“fils de Bélial” sont des hommes “sans
morale”, aux paroles et aux comportements
délétères, porteurs de chaos et de corruption sociale
(Deutéronome 13,18 ; Juges 19,22, etc.).
|
Bélial (ou Béliar) sera, dans la
littérature intertestamentaire (et en particulier à
Qoumrân), le nom le plus courant de celui que la tradition
chrétienne préférera nommer Satan ou diable –
à l’exception notable de 2 Corinthiens 6,14ss : “Quelle
association peut-il y avoir entre la justice et le mal ? Quelle communion
entre la lumière et les ténèbres ? Quel accord entre
le Christ et Bélial ? Quelle part, pour le croyant, avec le
non-croyant ?”
|
Si le dualisme symétrique de ce passage
détonne dans les épîtres de Paul, il correspond
à la vision du monde qui ressort des écrits originaux de la
communauté de Qoumrân. La corrélation entre dualisme
ontologique et dualisme moral est particulièrement saisissante dans
ces extraits du Règlement de la guerre ou Guerre des fils de
Lumière contre les fils de ténèbres – tout un programme... : “Et le Prince de
lumière, tu l’as commis jadis pour nous porter secours ; et
dans son lot sont tous les anges de justice, et tous les esprits de
vérité sont dans son empire. Et toi, tu as
créé Bélial pour la Fosse, l’Ange
d’hostilité et de reniement, avec son plan et avec son
dessein, pour qu’on commît des impiétés et pour
qu’on commît des fautes ; et tous les esprits de son lot sont
des anges de destruction : dans les décrets de
ténèbres ils marchent, et vers les ténèbres
tend leur désir, d’un même mouvement.” (1QM
13,10ss) ; “Eux, c’est vers le chaos que tend leur
désir, et leur appui est dans ce qui n’existe pas et
n’existera pas ; car c’est au Dieu d’Israël
qu’appartient tout ce qui existe et existera...” (1QM 17,4).
|
À ce royaume des ténèbres et de la
destruction se rattachent les démons. Il y en a dans la Bible deux sortes bien distinctes : ceux
de l’Ancien Testament, fort rares et discrets, et ceux du Nouveau,
omniprésents dans les évangiles synoptiques (pas dans Jean)
et les Actes, qui sont exorcisés par Jésus et les
apôtres.
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Les “démons” de l’Ancien
Testament sont les ombres littéraires, ou bien de divinités
chtoniennes déclassées (comme Résheph, originellement
dieu des enfers), ou bien de génies protecteurs (les shedim de Deutéronome
32,17), qui n’apparaissent plus en contexte monothéiste que
comme d’obscures puissances néfastes rattachées
à la mort, à la maladie et à d’autres formes de
destruction.
|
Les sa`irim (“démons” ou “boucs”) et
autres démons animaux qui hantent les ruines (Ésaïe
13,21, etc.) se retrouveront dans la représentation caprine du
diable au Moyen-Âge (laquelle s’inspire aussi de la mythologie
gréco-romaine : Pan, Dionysos et les satyres). À
ceux-là il faut sans doute rattacher Azazel, nom d’une divinité ou d’un démon
du désert opposé symétriquement à Yhwh, et
à qui était sacrifié le bouc (sa`ir) émissaire. Du reste, la
plupart des rites de purification codifiés dans la Torah sont sans
doute des vestiges de rituels originellement destinés à
conjurer les esprits et les mauvais sorts. Les démons, plus encore
peut-être que le diable, cristallisent toutes les peurs.
|
Cet imaginaire hétéroclite va être
restructuré, peu avant l’avènement du christianisme,
par le développement spectaculaire d’un petit fragment de
mythe égaré au chapitre 6 de la Genèse : la fameuse
histoire des fils de dieux (= les dieux) prenant pour femmes les filles des
hommes. Dans un contexte monothéiste, cette histoire sera
naturellement lue comme une “chute des anges”. Dans les livres
d’Hénoch et des Jubilés (IIe siècle avant J.-C.), elle sera nourrie de mythologie
grecque (combat de Zeus contre les Titans). Azaël ou Azazel figurera parmi les noms des anges qui ont fauté. Dans
le chapitre 7 du livre d’Hénoch ce sont eux qui enseignent les
techniques (médecine / magie / traitement des métaux / armes)
aux hommes : on a là le reflet d’une vision pessimiste de la
civilisation.
|
Cette histoire sera prise très au sérieux
dans l’épître de Jude et la Seconde de Pierre : elle
deviendra, dans le christianisme, l’explication classique de
l’origine des démons.
|
Le traitement varie dans le détail ; dans le
livre d’Hénoch, les “esprits mauvais” sont les
esprits des géants, progéniture des anges et des femmes ;
dans les Jubilés (10,7ss), un dixième seulement de ces
esprits reste actif, en réponse à la requête de
Mastéma : “Seigneur Créateur, laisses-en (quelques-uns)
devant moi pour qu’ils écoutent ma voix et fassent tout ce que
je leur dirai. En effet, s’il ne m’en reste aucun, je ne
pourrai pas exercer le pouvoir de ma volonté sur les humains, or ces
derniers sont voués à corrompre et à détruire
avant que je ne sois jugé, car la méchanceté des
humains est grande.”
|
Dans la majeure partie du livre d’Hénoch
les esprits du mal restent pluriels, ils n’ont pas de chef unique. En
revanche, dans les Jubilés, ils sont soumis au prince
Mastéma. Les démons rejoignent ainsi le diable, dont le sort
se lie aux différents motifs du récit : sexualité,
civilisation et technique.
|
Le beau ténébreux
|
Deux autres fragments de mythe, des récits de
chute utilisés dans l’Ancien Testament à des fins de
satire politique, contribueront beaucoup, dans la tradition
chrétienne, à façonner la légende du diable
comme prince rebelle – celle qui comptera peut-être le plus
pour son avenir littéraire.
|
En Ésaïe 14,12ss, un oracle visant le roi
de Babylone emprunte des éléments de la mythologie
cananéenne au sujet de la chute dans le royaume des morts d’un
“astre brillant” (hébreu hélel), motif probablement inspiré des cycles de la
planète Vénus (Athtart = Astarté) ou de la Lune. La
Vulgate latine traduit avec bonheur le mot par Lucifer, le “porte-lumière”... : “Comment !
Tu es tombé du ciel, Astre brillant, fils de l’Aurore ! Tu as
été abattu, toi qui domptais des nations ! Tu te disais : Je
monterai au ciel, j’élèverai mon trône au-dessus
des étoiles de Dieu (El), je m’assiérai sur la montagne
de la Rencontre, au plus profond du nord (le mont Tsaphôn,
équivalent cananéen de l’Olympe) ; je monterai sur les
hauteurs des nuages, je serai semblable au Très-Haut (Elyôn,
titre d’El). Mais on t’a fait descendre au séjour des
morts, au plus profond du gouffre.”
|
En Ezéchiel 28,12ss, un oracle sur le roi de Tyr
décrit la chute d’un “chérubin” — non
point un angelot joufflu mais un keroub, génie gardien aux traits humains et animaux, souvent
représenté dans l’iconographie mésopotamienne
(akkadien karibou) :
“Tu mettais le sceau à la perfection, tu étais plein de
sagesse, parfait en beauté. Tu étais en Éden, le
jardin des dieux ; tu étais couvert de toutes sortes de pierres
précieuses, de sardoine, de topaze, de diamant, de chrysolithe,
d’onyx, de jaspe, de lapis-lazuli, d’escarboucle,
d’émeraude et d’or ; tes tambourins et tes flûtes
étaient à ton service, préparés pour le jour
où tu fus créé. Tu étais un keroub protecteur, aux ailes
déployées ; je t’avais placé dans la montagne
sacrée des dieux ; tu étais là, tu te promenais au
milieu des pierres ardentes... Je t’exclus de la montagne des dieux
et je te fais disparaître, keroub protecteur, d’entre les pierres ardentes. Ton
cœur s’est enhardi à cause de ta beauté, tu as
perverti ta sagesse par ta splendeur ; je te jette à terre, je te
livre en spectacle aux rois.”
|
Ces textes, qui ne rejoindront que tardivement le
bric-à-brac du diable, nourriront les spéculations sur les
motivations de ce dernier : orgueil suprême, passion narcissique,
doublés d’un sens esthétique hors du commun...
|
Le chérubin de l’Éden sera
naturellement rapproché du serpent de la Genèse, lequel
était sans doute à l’origine l’emblème
d’une divinité de sagesse et de guérison (cf. Nombres
21,4-9 ; 2 Rois 18,4).
|
Au passage, c’est bien peu avant
l’avènement du christianisme que le diable pointe son nez dans
ce récit, qui a longtemps fonctionné fort bien avec un
serpent ordinaire (quoique parlant). La première attestation de son
intervention se trouve probablement dans le livre de la Sagesse (2,24) :
“Par la jalousie du diable la mort est entrée dans le
monde.” Le thème de la jalousie sera développé
dans la Vie latine d’Adam et Ève (12-16), où le diable se refuse à rendre
hommage aux humains. Déjà dans la version grecque de cet
ouvrage on trouve une mise en scène explicite (16,1ss) : “Le
Diable parla ainsi au serpent : (...) ’J’ai entendu dire que tu
étais le plus sensé de tous les animaux... Pourquoi manges-tu
de l’ivraie d’Adam et non des fruits du paradis ? Allons,
faisons-le expulser du paradis comme il nous en a fait aussi
expulser.’ Le serpent lui répondit : ’Je crains que Dieu
ne s’irrite contre moi.’ Le Diable lui dit : ’Ne crains
pas ; sers-moi d’enveloppe et je prononcerai par ta bouche des
paroles pour les tromper.’”
|
Cependant ailleurs le tentateur d’Ève
n’est pas le
diable mais un démon parmi les autres, appelé Gadréel
(1 Hénoch 69,6) ou Sam(m)ael (Targum du pseudo-Jonathan sur
Genèse 3,6 ; Apocalypse grecque de Baruch 4,8 ; 9,7).
|
La résistance au diable dans le judaïsme
|
Les progrès de la figure du diable, et plus
généralement l’inflation de la démonologie dans
le judaïsme à l’approche de l’avènement du
christianisme sont impressionnants, mais non pas tout à fait sans
exception.
|
Qohéleth (ou l’Écclésiaste)
constitue un contre-exemple remarquable : cet ouvrage teinté
d’épicurisme et de stoïcisme est peut-être
l’un des rares textes qui nous aient été
conservés de l’école sadducéenne, laquelle ne
nous est autrement connue que par ses détracteurs (pharisiens,
esséniens ou chrétiens : le Nouveau Testament a
popularisé la caricature de ces grands prêtres
mécréants qui ne croient pas à la résurrection,
ni à l’immortalité de l’âme, ni aux anges,
ni aux esprits... et donc probablement pas non plus aux démons ni au
diable).
|
L’œuvre de Qohéleth se
présente comme un antidote au dualisme :
|
- Sur le plan existentiel au chapitre 3, les
antithèses de l’agir et du pâtir, au lieu
d’être capitalisées en un dualisme essentiel et
statique, sont remises à la place qui leur revient,
c’est-à-dire dans la succession temporelle des
événements ; il n’y a de bien et de mal que relatifs
parce que provisoires : “Il y a un temps pour tout, un temps pour
chaque chose sous le ciel : un temps pour mettre au monde et un temps pour
mourir ; un temps pour planter et un temps pour arracher ; un temps pour
tuer et un temps pour guérir...”
|
- Sur le plan moral, c’est, fort logiquement,
l’éloge de la “médiocrité” au sens
classique du terme, c’est-à-dire de la voie moyenne ou du
juste milieu (7,16ss) : “Il y a tel juste qui disparaît par sa
justice, et tel méchant qui prolonge son existence par sa
méchanceté ; ne sois pas juste à l’excès
et ne te montre pas trop sage : pourquoi te détruirais-tu ? Ne sois
pas méchant à l’excès, ne sois pas fou :
pourquoi mourrais-tu avant ton temps ? Il est bon que tu retiennes ceci
sans laisser échapper cela...”
|
Plus généralement, le judaïsme
témoigne d’une réticence certaine à se
décharger de sa responsabilité morale sur le diable. Tel est
peut-être le sens du propos énigmatique du Siracide (21,27) :
“Quand l’impie maudit le satan, c’est lui-même (sa propre âme)
qu’il maudit.” Dans le Talmud, le satan sera parfois identifié au mauvais penchant (Baba Bathra 16a).
Globalement, le judaïsme sera moins dualiste que le
christianisme, et surtout il maintiendra le Satan dans l’absolue
dépendance de Dieu.
|
Le Nouveau Testament
|
Nous ne nous étendrons pas trop sur le diable et
la démonologie du Nouveau Testament, qui sont mieux connus et
largement tributaires des idées déjà
développées dans la littérature intertestamentaire.
L’opposition du diable y est, naturellement, recentrée sur le
Christ et les siens. Car le diable est non seulement l’autre de Dieu,
il est aussi, toujours, l’autre du narrateur et de ses héros.
À la fin du Ier siècle, les évangiles synoptiques se
constituent dans un contexte d’opposition entre le christianisme en
voie d’unification et le rabbinisme post-pharisien, seul
représentant du judaïsme après la chute du temple : les
pharisiens sont désormais le diable de Jésus, et Jésus
celui des pharisiens...
|
Cette situation où le diable sert
d’argument de part et d’autre est illustrée par
l’accusation portée contre Jésus d’avoir partie
liée avec “Béelzeboul, le prince des
démons” (Marc 3,22ss et parallèles). Le nom
Béelzeboul est dérivé d’une vieille formule
cananéenne signifiant “Baal élevé” ou
“Baal le Prince”, qui pouvait aussi être
interprétée au sens de “Baal de la Demeure
(céleste)” (on trouve peut-être une allusion à
cette étymologie populaire en Mt 10,25 : “S’ils ont
appelé le maître de maison Béelzeboul, à combien plus forte raison
agiront-ils ainsi envers les gens de sa maison !”). Originellement
Béelzeboul et Satan étaient certainement distincts, mais dans
ce passage ils semblent interchangeables.
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Dans le contexte, l’accusation repose sur deux
indices : la famille de Jésus le croit fou, or la folie est
expliquée par la possession démoniaque ; Jésus
pratique des exorcismes, au cours desquels les esprits impurs le
reconnaissent.
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La réponse de Jésus mérite
d’être analysée : “Il les appela et se mit
à leur dire, en paraboles : Comment Satan peut-il chasser Satan ? Si
un royaume est divisé contre lui-même, ce royaume ne peut
tenir ; et si une maison est divisée contre elle-même, cette
maison ne peut tenir. Si donc le Satan se dresse contre lui-même, il
est divisé et il ne peut tenir : c’en est fini de
lui.”
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On notera que Jésus n’oppose pas de
démenti à l’accusation. Il la prolonge au contraire
dans une sorte de démonstration par l’absurde : poser la
question de la division du royaume ou de la maison du diable, c’est
en effet mettre le doigt sur son essence même, sur sa nature
fantasmagorique qui se volatilise pour peu qu’on la regarde en face.
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La démonstration se prolonge d’une
parabole : “Personne ne peut entrer dans la maison d’un homme
fort et piller ses biens sans avoir d’abord lié cet homme fort
; alors seulement il pillera sa maison.”
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Il suffit que le “maître de maison”
soit lié (terme
quasi technique du vocabulaire de la démonologie et de
l’exorcisme) pour que tout ce qui se trouve dans la maison redevienne
disponible.
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Par association d’idées autour du mot
“maison”, une autre parabole vient s’ajouter dans le
texte parallèle : “Lorsque l’esprit impur est sorti de
l’être humain, il passe par des lieux arides, cherche du repos
et, comme il n’en trouve pas, il se dit : ’Je vais retourner
dans ma maison, celle d’où je suis sorti.’ Quand il
arrive, il la trouve balayée et ornée. Alors il s’en va
chercher sept autres esprits plus mauvais que lui ; ils entrent là
et s’installent, et la condition dernière de cet
homme-là est pire que la première.” (Luc 11,24ss).
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L’idée qui pourrait se dégager de
cet enchaînement de textes, c’est que nous n’avons pas
d’autre “demeure” que celle du diable, parce que
lui-même n’occupe que la place que nous lui laissons. Il nous
incombe d’en prendre possession et de l’occuper – ce qui
n’est pas facile pour autant. Comme le diable se nourrit de
l’absence de Dieu, il se nourrit de notre absence, de notre
répugnance à habiter notre vie et notre monde et à en
assumer la pleine responsabilité. De notre goût de la
médiation et de l’alibi, dont nous ne pouvons nous
défaire. Dans la mesure où – comme “Dieu”
– nous préférons l’éther de
l’abstraction, fût-ce celle du non-être, c’est un autre qui occupe dès lors
le réel pour en faire sa réalité.
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Il n’est pas sans intérêt que le
diable soit régulièrement associé à la peur et
singulièrement à la peur de la mort, comme cela ressort de
l’épître aux Hébreux (2,14s) : “Ainsi donc,
puisque les enfants ont en commun le sang et la chair, lui aussi,
pareillement, partagea la même condition, afin de réduire
à l’impuissance, par sa mort, celui qui détenait le
pouvoir de la mort, c’est-à-dire le diable, et de
délivrer ceux qui, par crainte de la mort, passaient toute leur vie
dans une situation d’esclaves.”
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Remarquablement, l’épître de
Jacques, au nom de la responsabilité morale, renvoie dos à
dos Dieu et le diable en tant qu’alibis trop commodes : “Que
personne, lorsqu’il est mis à l’épreuve, ne dise : C’est Dieu qui me met à l’épreuve.
Car Dieu ne peut être mis à l’épreuve par le mal,
et lui-même ne met personne à l’épreuve. Mais
chacun est mis à l’épreuve par son propre désir,
qui l’attire et le séduit.” (1,13ss).
“Opposez-vous au diable, et il fuira loin de vous.” (4,7). On
n’est pas loin en l’occurrence du fameux “aide-toi et le
ciel t’aidera”.
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Notons pour terminer que le Nouveau Testament
témoigne des attitudes les plus contradictoires, au moins en
apparence, à l’égard du dualisme ambiant.
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Dans les écrits johanniques (comme dans la gnose
qui les prolongera), le dualisme atteint son paroxysme – le diable
n’a plus rien à voir avec Dieu, il est sa propre cause :
“Vous, vous êtes de votre père, le diable, et vous
voulez faire les désirs de votre père. Lui, il était
homicide dès le commencement ; il ne se tenait pas dans la
vérité, parce qu’il n’y a pas de
vérité en lui. Lorsqu’il dit le mensonge, il parle de
ce qui lui est propre, car il est à la fois le menteur et son
père.” (Jean 8,44). “Dieu est lumière, il
n’y a pas en lui de ténèbres.” (1 Jean 1,5).
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Mais ce dualisme perd de sa symétrie ; si tout
l’espace est en quelque sorte abandonné au diable, c’est
pour souligner en contrepartie une différence
qualitative : le diable est le
“prince de ce monde” ; “le monde entier gît au
pouvoir du mauvais” (1 Jean 5,19) ; mais “la lumière
brille dans les ténèbres, et les ténèbres
n’ont pu la saisir” (Jean 1,5).
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Dans les évangiles synoptiques et notamment chez
Matthieu, on peut (au contraire ?) entrevoir l’espoir d’un
dépassement du dualisme. Ce n’est pas à une guerre de
positions entre bien et mal que le lecteur est appelé, mais au
contraire à remettre en question la frontière : “Mais
moi, je vous dis de ne pas vous opposer au mauvais. Si quelqu’un te
frappe sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre.” (5,39).
“Mais moi, je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui
vous persécutent. Alors vous serez fils de votre Père qui est
dans les cieux, car il fait lever son soleil sur les mauvais et sur les
bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes.”
(5,45). “Ne jugez pas, afin de ne pas être jugés.”
(7,1). “Je ne suis pas venu appeler des justes, mais des
pécheurs.” (9,13). “Je vous envoie comme des moutons au
milieu des loups. Soyez donc avisés comme les serpents et purs comme
les colombes.” (10,6). “Beaucoup de premiers seront derniers,
et beaucoup de derniers seront premiers.” (19,30). Les convives du
festin ne sont pas les premiers invités, mais ceux qui se sont
trouvés là, “mauvais et bons” (22, 10).
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Dans cette dernière perspective, Jésus,
au fond, ne s’identifie pas au “bien” (cf. 19,17 :
“Pourquoi m’interroges-tu sur ce qui est bon? Un seul est le
bon.”).
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La voie qu’il propose se situe au-delà (ou
en-deçà) du bien et du mal, et c’est par là
même qu’elle est susceptible de vaincre le diable et de
conquérir son “domaine” : on ne saurait être
délivré du mal sans être aussi délivré du
bien.
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| (Document theolib, paru in Théolib 26) |
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