Alfred Dreyfus, Lettres d’un innocent

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Lettres d’un innocent

 
Alfred Dreyfus
Avant-propos de Pierre-Yves Ruff
 
Collection Résistances

     
    Faire mémoire, dit-on...
    S’il est une chose évidente, c’est que ce livre se passe de préface. Qui donc, encore aujourd’hui, n’a pas encore entendu parler d’Alfred Dreyfus ?
    Sans doute, me répondront certains, nous avons entendu parler de l’Affaire Dreyfus, mais pas d’Alfred Dreyfus…
    Phoniquement, la ressemblance est abyssale. Et tout se passe comme si, un jour, nous étions passés d’Alfred à l’Affaire. Les sonorités sont si proches !
    Dans la mémoire des Français, Dreyfus est l’exemple parfait de l’innocent condamné au bagne, pour avoir été coupable de rien.
    Il incarne l’exemple-type du condamné parce que juif, l’exemple même ou le type-idéal de la victime de la “Shoah”.
    Mais qui donc intéresse-t-il ? Décidé à rééditer, dès cette année, l’immense dossier que Maître Louis Leblois, avocat et ami de Picquart, fils d’un pasteur protestant libéral de Strasbourg, a consacré à cette page qui en dit si long sur notre histoire, j’ai un jour découvert que les lettres de Dreyfus avaient été éditées, en 1898.
    Aucune réédition ne semble avoir eu lieu depuis, comme aucune réédition n’a eu lieu du livre de Louis Leblois.
    Voilà qui m’interroge. Si l’Affaire Dreyfus intéresse vraiment les Français, comment comprendre que toutes les sources historiques n’intéressent personne ? Si Dreyfus reste un symbole pour les Français, comment comprendre que personne ne désire le lire ?
    Car - ne nous y trompons pas - si une telle réédition avait été promise à un bel avenir commercial, elle aurait eu lieu depuis des années.
    Or, rien.
    Et c’est ce rien qui m’interroge.
    Comme le “rien” semble entourer, et depuis des années, le dossier réuni par Louis Leblois et sa famille.
    Mais d’où vient ce silence ?
    J’aurais presque envie de vous dire : Lisez, et vous comprendrez. Mais je regrette profondément qu’aux programmes d’Histoire de notre République, ne figure pas encore l’étude d’une - une seule - lettre d’Alfred Dreyfus.

    Mardi, 12 décembre 1894.
    Ma chère Lucie,
    Veux-tu être mon interprète auprès de tous les membres de nos deux familles, auprès de tous ceux qui s’intéressent à moi, pour leur dire combien j’ai été touché de leurs bonnes lettres et de leurs témoignages de sympathie.
    Je ne puis leur répondre, car que leur dirai-je ? Mes souffrances ? ils peuvent les comprendre, et je n’aime pas à me plaindre. D’ailleurs mon cerveau est brisé et les idées y sont parfois confuses. Mon âme seule reste vaillante comme au premier jour, devant l’accusation épouvantable et monstrueuse qu’on m’a jetée à la face. Tout mon être se révolte encore à cette pensée.  
    Mais la vérité finit toujours par se faire jour, envers et malgré tous. Nous ne sommes plus dans un siècle où la lumière pouvait être étouffée. Il faudra qu’elle se fasse entière et absolue, il faudra que ma voix soit entendue par toute notre chère France, comme l’a été mon accusation. Ce n’est pas seulement mon honneur que j’ai à défendre, mais encore l’honneur de tout le corps d’officiers dont je fais partie et dont je suis digne.
    J’ai reçu les vêtements que tu m’as envoyés. Si tu en as l’occasion, tu pourras m’envoyer ma pèlerine, la pelisse est inutile. Ma pèlerine est dans l’armoire de l’antichambre.
    Embrasse bien nos chéris pour moi. J’ai pleuré sur cette bonne lettre de notre cher Pierrot ; il me tarde bien de pouvoir l’embrasser, ainsi que vous tous.
    Mille baisers pour toi.
    Ton dévoué,
    ALFRED.


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