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Un monde autre. Des communautés autres.Un courant innovant en milieu catholique |
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| Jean HASSENFORDER | |||
Il faut prendre la mesure de la transformation du monde
durant ces dernières décennies. Une véritable mutation
est en cours depuis les années 60. | |||
En France, dans les années 60 et 70, le
changement a pris la tournure d’un véritable bouleversement,
comme le montre le sociologue Henri Mendras dans son livre La Seconde Révolution Française. 1965-19842. Mais une dynamique analogue peut être observée dans
les autres sociétés occidentales, par exemple en
Grande-Bretagne et aux États-Unis. Aujourd’hui, comme le
montre un journaliste du New York Times, Thomas L Friedman, dans un livre sur la globalisation :
The world is flat 3, nous assistons
à une nouvelle vague de cette mutation. En effet, sous l’effet
des transformations récentes intervenues dans les moyens de
communication, on assiste au développement de nouvelles formes de
production et de consommation à l’échelle de la
planète et à leur intégration dans un ensemble de pays
de l’Amérique du Nord, à l’Inde et à la
Chine. Les barrières s’abaissent. Des individus, en provenance
de tous les coins du monde, deviennent les acteurs majeurs de ce processus.
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En France, comme l’ont montré les
sociologues Henri Mendras et François Dubet 4, l’imposition de haut
en bas exercée par les grandes institutions a perdu son pouvoir
d’enchantement. Aujourd’hui, c’est à
l’échelle du monde que le style de la communication est en
train de changer. “Parce que, quand le monde commence à passer
d’un modèle de production d’abord vertical (commandement
et contrôle) à un mode de plus en plus horizontal, cela ne
concerne pas seulement la manière de travailler”. Le
changement s’applique à l’ensemble des
comportements : “Comment les communautés et les
entreprises se définissent, comment les individus équilibrent
leurs différentes identités en tant que consommateurs,
employés, actionnaires et citoyens, et quel rôle
l’autorité doit exercer”. | |||
C’est dire combien les églises sont
appelées à s’interroger sur leur mode de gouvernance,
particulièrement celles qui sont le plus marquées par un
style descendant d’autorité. Aujourd’hui, le
désir de participation s’oppose à la culture du
controle ; le désir d’expression, de
créativité, de mobilité, interpelle les formes
rigides, stéréotypées,
répétitives ; le développement de
l’autonomie appelle en retour initiative, personnalisation et, en
compensation de l’individualisme grandissant, des propositions
conviviales répondant à un immense désir de relation
et de sociabilité. En regard, un porte-à-faux s’est
développé entre les manières nouvelles de sentir, de
penser et d’agir et les pratiques des églises traditionnelles.
Leur déclin, leur manque de pertinence peuvent être
attribués pour une bonne part à cet écart. Les travaux
du groupe de recherche de Témoins confirment cette hypothèse 5. | |||
Dans plusieurs pays, une prise de conscience
s’est effectuée en ce sens. Des innovations apparaissent pour
remédier au décalage. Ainsi aux États-Unis, des
églises nouvelles ont été créées pour
répondre aux aspirations spirituelles de la génération
des “baby boomers”. Dans ce même pays, un sociologue, Donald E. Miller,
a récemment étudié un certain nombre
d’églises en plein essor. Ces églises, nous dit-il,
n’arborent pas de signes religieux conventionnels. Elles n’ont
pas une organisation marquée par la hiérarchie, mais elles
mettent en œuvre les principes du sacerdoce universel. Elles ne
répondent pas seulement aux besoins des gens. Elles les mettent en
mesure de s’impliquer et de servir. En mettant l’accent sur la
communication, elles développent un climat communautaire. | |||
En poursuivant cette recherche sur un plan
international, dans une vingtaine de pays en Amérique Latine, en
Afrique et en Asie, Donald E. Miller a montré que les mêmes
critères apparaissent opérationnels et efficaces dans le
monde entier dans des environnements économiques et culturels
différents 6. | |||
En Grande-Bretagne, face à des indicateurs qui
traduisent un déclin des églises traditionnelles, on recense
aujourd’hui de nombreuses innovations. Des livres ponctuent la
réflexion en alliant une approche issue des sciences sociales et une
vision théologique et pastorale. Ainsi le livre de Michael Moynagh,
expert en prospective, théologien et pasteur, Changing world. Changing church 7, a reçu un accueil enthousiaste chez des responsables
chrétiens très divers. Ce livre vient d’être
traduit en français sous le titre L’Église
autrement 8. Avec d’autres auteurs comme Stuart Murray, Pete Ward
et Brian McLaren 9, Michael Moynagh décrit l’éclosion de
l’Église émergente. Ce terme recouvre un foisonnement
d’expériences qui se développent au-delà des
institutions en Grande-Bretagne, mais aussi dans le champ international. | |||
En regard de ce bouillonnement créatif, on peut
donc se demander quelle est la situation en France. La voix de
l’Église émergente a commencé de s’y faire
entendre au travers de récentes rencontres avec Stuart Murray et
Michael Moynagh 10. La mutation sociale et culturelle interpelle bien
évidemment toutes les dénominations. En milieu catholique, le
Concile Vatican II avait ouvert la porte au changement, mais les pesanteurs
conservatrices ont repris le dessus, si bien que des dysfonctionnements
profonds engendrent une crise sévère. Comme on l’a
entrevu précédemment, le fonctionnement hiérarchique,
qui prédomine encore dans l’institution catholique, est de
plus en plus anachronique. Des voix s’élèvent en faveur
du changement, mais trouvent peu d’échos dans l’appareil
dirigeant. | |||
Dans cette conjoncture, les associations catholiques
réformatrices, "Droits et Libertés
dans les Églises" (DLE) et "Femmes et Hommes en Église"
(FHE) ont apporté une contribution originale en organisant le 15
janvier 2005, à Paris, un séminaire sur le thème
“Faire Église autrement. Un monde autre. Des
communautés autres” 1. En effet, non seulement, elles s’inscrivent ainsi
dans la problématique internationale précédemment
esquissée, mais elles abordent la question à partir
d’une approche de terrain : la collecte d’études de
cas en forme de monographies à partir desquelles une analyse et une
réflexion peuvent s’opérer. Cette démarche
inductive est en affinité avec l’approche des sciences
sociales et nourrit une relecture sociologique effectuée, en fin de
parcours par Céline Béraud. | |||
Le caractère novateur de cette entreprise, par
rapport au contexte ambiant, est bien mis en valeur par la relecture
pastorale qui en est faite par Marcel Metzger, prêtre et historien.
“Les fonctionnements et procédures qui favorisent le
développement du sens communautaire, tout ce qui a été
reconnu dans les témoignages et évoqués plus haut,
‘L’Esprit Saint et nous-mêmes avons
décidé...’, tout cela paraît être
ignoré ou écarté des structures pastorales par les
autorités supérieures de l’Église catholique
romaine actuelle, que ce soit systématiquement, secrètement
ou inconsciemment... Que des communautés chrétiennes locales
comme celles présentées dans le dossier de
témoignages, parviennent à susciter, favoriser et
développer leur esprit et leur programme communautaire dans de
telles conditions... Cela tient du miracle, à la façon dont
le pressentait Gamaliel, dans son intervention devant le Sanhédrin
(Actes 5,34-39).” (p. 108). | |||
Des communautés autres Les actes du séminaire organisé par DLE
et FHE s’ouvrent par la présentation de 17 monographies de
“communautés autres”. Elles sont classées
approximativement d’après leurs liens avec
l’institution, des plus distendus aux plus étroits. Comment
ces études de cas ont-elles été
rassemblées ? Cette convergence témoigne de
proximités déjà à l’œuvre, de
relations qui esquissent la constitution d’un réseau. À
partir de ce regard, on peut mieux comprendre la dynamique en cours. Un
premier groupe de communautés est issu du renouveau intervenu dans
la foulée du Concile Vatican II. On pourrait classer dans cet
ensemble : la chapelle Saint-Bernard de Montparnasse, la paroisse
Saint-Hippolyte, la paroisse du Christ-Roi, d’autres encore qui
entrent un peu plus tardivement dans cette dynamique, d’autres aussi
qui, à partir de ce même esprit, se révoltent contre la
remontée d’un ordre conservateur (communauté
Saint-Thomas, paroisse libre de Bruxelles, église Spiritus Christi). Certes, les histoires
sont différentes. Dans l’ensemble, on perçoit la marque
des luttes engagées pour rester fidèles à
l’inspiration initiale. La position vis-à-vis de
l’institution varie elle aussi. Certaines communautés
poursuivent leur parcours en son sein. D’autres ont pris de la
distance ou ont conquis leur indépendance. Un deuxième groupe est constitué par des
communautés qui se sont engagées plus récemment dans
un mouvement de rénovation, inspiré certes par l’esprit
du Concile Vatican II, mais aussi particulièrement motivé par
les changements actuels de la société et de la culture et
leurs conséquences dans l’institution ecclésiale, comme
la diminution du nombre de prêtres, la promotion des laïcs dans
les services d’église. On peut inscrire dans cet
ensemble : les communautés de bases, collégialité
et responsabilité dans le diocèse d’Evry, une paroisse
du sud-est de la France, la paroisse du Nord-Clunisois, les
communautés locales dans le diocèse de Poitiers. |
|||
Ces études de cas trouvent un éclairage
tout à fait significatif dans la relecture sociologique de
Céline Béraud : “Dans l’Église
catholique, la gestion monopolistique par les prêtres des biens et
des services religieux n’est plus aujourd’hui pertinente, ni
même opératoire. Trois facteurs peuvent expliquer ce
phénomène : l’incapacité pour le corps
sacerdotal vieillissant et en réduction à faire face à
toutes les demandes qui lui sont encore adressées malgré le
déclin simultané de la pratique, le Concile Vatican II qui a
mis en valeur la responsabilité de l’ensemble des
baptisés, l’extension de la culture démocratique
à toutes les sphères de la vie sociale.”(p. 88). Les
changements de la société et de la culture font pression en
faveur d’un renouvellement des structures et des pratiques. Cette
opportunité est saisie dans un certain nombre de contextes,
où les acteurs se révèlent plus ouverts aux
réalités nouvelles. C’est le cas, par exemple dans le
diocèse de Poitiers ou l’évêque œuvre dans
ce sens. | |||
Les communautés formées en dehors des
structures institutionnelles constituent un troisième groupe. Elles
sont le produit d’un processus associatif au travers duquel des
chrétiens s’assemblent pour vivre ensemble leur
expérience de foi. | |||
Sur ce registre, l’expérience la plus
remarquable décrite dans ce recueil nous paraît être la
“Fraternité chrétienne laïque Agapè”.
“Cette communauté naît en 1996 sous la forme d’un
groupe de parole : six personnes ayant effectué un trajet de
développement personnel sérieux et particulièrement
intéressées par des questions spirituelles, mais exclues de
l’Église, se trouvant à leur maturité,
isolées par leur besoin de liberté et souffrant en même
temps d’un manque de communalisation du croire”. (p. 20).
À partir de là, deux communautés vont naître :
la Fraternité Agapè, “lieu de ressourcement
intérieur à et par la relation mutuelle des disciples, de
révélation au coeur des vies partagées à la
lumière de l’Évangile actualisé, lieu de
conversion et d’appel : ensemble pour vivre les Béatitudes
dans ce monde” (p. 21), ainsi qu’une association culturelle,
“Échanges théologiques en liberté” (ETEL),
engagée dans la recherche théologique et le dialogue
interreligieux. En alliant conviction et autonomie, ce groupe est à
même de manifester une créativité qui est clairement
visible dans son parcours. Il nous paraît s’inscrire ainsi dans
le courant de l’Église émergente auquel nous avons
déjà fait allusion 11. | |||
La plupart des études de cas ainsi recueillies
s’inscrivent dans le courant du catholicisme conciliaire tel
qu’il se vit en France. Mais on note une première ouverture.
La collecte rassemble plusieurs monographies en provenance d’autres
pays : église Spiritus Sanctus (USA), paroisse libre de Bruxelles (Belgique),
communauté Santo Tomas (Espagne), la paroisse du Christ Roi (Allemagne), la paroisse Santo Stephano a Paterno (Italie),
Partenia,
diocèse sans frontières. Et, par ailleurs, une ouverture
œcuménique apparaît également :
l’Église ouverte dans la cité (Suisse) et deux grands
courants internationaux : l’Église émergente ; les
Églises cellules en Grande-Bretagne . | |||
Nous saluons cette dynamique. En effet, la mutation
actuelle de nos sociétés et de nos cultures engagée
à l’échelle internationale crée des lignes de
force qui interpellent toutes les églises. Par rapport à
cette situation, on enregistre des positionnements différents :
le déni, la reproduction du passé ou bien, au contraire,
l’annonce de l’Évangile dans une société
en mouvement. Manifestement, c’est cette troisième orientation
qui inspire les artisans de cette enquête. Ainsi les convergences
pourront se poursuivre. | |||
Aux marges de l’institution paroissiale, une
multitude de groupes existent aujourd’hui en France :
aumôneries, groupes participant à des mouvements, groupes de
réflexion et de rencontre, groupes de prière, groupes
bibliques, etc. Cette réalité est bien décrite par
deux géographes, Colette Muller et Jean René Bertrand dans le
livre Où sont passés les
catholiques ? 12. Dans un contexte de crise, ces groupes peuvent être
un point de départ pour aller plus loin. À partir du moment
où apparaît la vision d’une approche
nouvelle — faire église autrement —, une
mobilisation peut s’opérer. | |||
Et, de même, l’aile ouverte du Renouveau
Charismatique peut s’ouvrir sur une perspective
d’avancée. Un livre récent sur l’histoire des
communautés nouvelles en France 13 montre la variété des itinéraires et
des trajectoires. Après une première effervescence
sprirituelle, certaines communautés se sont inscrites dans le giron
conservateur ; quelques autres, par contre, comme le mouvement Fondacio 14, sont parvenues
à allier expression de foi et ouverture à la
société et à la culture. | |||
Dans cette nouvelle approche développant une
nouvelle ecclésiologie, les conditions sont également
réunies pour susciter un courant interdénominationnel dans
lequel des églises différentes pourraient s’allier dans
des pratiques communes tout en puisant dans leurs ressources spirituelles
spécifiques. | |||
Aujourd’hui enfin, en marche et à
l’échelle internationale, le courant de l’Église
émergente rassemble des groupes nouveaux, où des
chrétiens de différentes origines se réunissent pour
inventer des expressions et des pratiques nouvelles en alliant conviction
de foi, enracinement dans la Parole biblique, participation active à
une culture en mutation. Ainsi monte une aspiration commune : faire
église autrement. | |||
Faire église autrement | |||
Des lignes de force se dégagent des
études de cas. La dimension communautaire est très
affirmée et très présente. Deux exemples parmi
d’autres : | |||
En 1967 est nommé un jeune curé, Heinz
Manfred Schulz, inspiré par le Concile Vatican II, par les
théologiens français tels que Yves Congar et par un ouvrage
de George Michonneau, un curé de paroisse, Il n’y a pas de vie chrétienne possible sans
communauté. Il transforme la paroisse du
Christ Roi selon un modèle nouveau : désormais elle vit
et grandit grâce à l’engagement de tous les
intéressés ; “le prêtre se contente de les
accompagner sans vouloir les diriger” (p. 56). | |||
La nouvelle organisation mise en œuvre dans le
diocèse de Poitiers repose sur le développement de
communautés locales : “Il ne s’agit pas de faire
une réorganisation territoriale en créant des regroupements
de paroisses, mais, à partir des personnes, de susciter des
communautés. Le prêtre n’est pas là pour diriger
des personnes en vertu d’un pouvoir qu’il aurait reçu,
mais pour les accompagner en Église dans leur vie de
chrétien” (p. 74). | |||
Ces communautés ne se veulent pas
refermées sur elles-mêmes, mais au contraire ouvertes vers
l’extérieur. Cette ouverture se traduit par des
activités de solidarité et une attention à
l’accueil. Cette dimension est tout particulièrement
évoquée dans la relecture ecclésiologique
effectuée par Patrick Jacquemont : “Les églises
sont des églises de proximité, qui se font proches.
Proximité interne. Solidarité et partage : service de la
charité, de la fraternité (Église de Poitiers) ;
convivialité et solidarité (La Duchère) ;
foisonnement des groupuscules (Saint Hippolyte)... Proximité
externe : insertion dans le quartier, collaboration avec les
églises locales, collaboration hors hexagone. Cette
solidarité est vécue de manière
réciproque”. (p. 111). | |||
La dynamique communautaire est le fruit d’une
forte participation qui porte la motivation et l’engagement de
chacun. Cette participation requiert une conscience partagée de la
responsabilité commune et corrélativement une
autogouvernance. Dès lors, on passe d’une autorité
exercée d’en haut, voire solitairement par le clergé,
à des modes de gestion démocratique dans lesquels les
laïcs exercent des responsabilités à partir de
différentes formes de désignation, incluant le principe
électif. | |||
La sociologue Cécile Béraud commente en
ces termes le phénomène : “Dans le modèle
catholique traditionnel, l’autorité est censée
s’exercer de manière verticale et descendante. Elle se trouve
concentrée entre les mains de clercs qui jouissent du charisme de
fonction que leur procure le sacrement de l’ordination.
Aujourd’hui, la dérégulation institutionnelle fait
surgir de nouvelles formes de légitimité venant
d’‘en bas’, notamment en ce qui concerne les permanents
laïcs dont le statut canonique est encore embryonnaire.” (p.
95). | |||
Au total, les études de cas montrent une
situation en mouvement. Dans les contextes les plus institutionnels, elles
indiquent bien souvent des tiraillements, des limitations. Dans les espaces
ayant gagné en indépendance, des interrogations
s’élèvent sur des problèmes de
légitimité. Cette légitimité ne serait-elle pas
affermie à travers une reconnaissance mutuelle des
communautés ? Comment célébrer le repas du
Seigneur dans des conditions ou la conviction se fonde sur une
théologie biblique et se manifeste dans la paix et le respect de
tous ? Ces questions ont été évoquées avec
authenticité et intensité. | |||
Tout ce mouvement témoigne de la montée
d’une nouvelle conception de la vie en église. Les propos de
Patrick Jacquemont nous ouvrent la porte d’une nouvelle
ecclésiologie : “Qu’il soit bien clair que nous
parlons des Églises qui font l’Église. C’est le
pluriel des premières communautés chrétiennes,
l’Église qui siège à la maison de...,
l’Église qui est à Corinthe, l’Église qui
est à Rome... Qu’il soit bien clair que nous parlons de
‘faire Église’, car l’Église ne tombe pas
du Ciel. Ce sont des femmes et des hommes qui font l’Église
‘pierres vivantes’ (1 Pierre 2,5) d’un édifice
spirituel dont la pierre angulaire est le Christ.” (p. 80-81). Le
visage de l’Église trouve ici son inspiration dans le Nouveau
Testament. C’est la même théologie qui
éclaire la dynamique de l’Église émergente 15. | |||
Vers des potentialités nouvelles | |||
À l’échelle internationale, le
courant de l’Église émergente présente une
variété d’initiatives et de parcours. Ces innovations
peuvent germer dans des milieux ou des subcultures spécifiques
(églises de jeunes, communautés insérées dans
le milieu de travail ou correspondant à des activités de
loisir). Elles peuvent se développer dans des espaces nouveaux
(cafés, centres commerciaux, internet). Elles peuvent mettre en
œuvre des initiatives communautaires, de nouvelles formes de culte. On
assiste à un véritable bouillonnement. Deux des pionniers de
ce mouvement n’hésitent pas à écrire dans une
formule choc : “Les expérimentations sont l’atelier
du Saint Esprit.” (p. 15). Les acteurs du courant qui se manifeste
dans ce recueil, font également preuve d’initiative et de
courage. Si les réalisations nous paraissent plus classiques,
c’est, nous semble-t-il, parce que nous sommes encore à
mi-chemin du parcours. | |||
En effet, les communautés
présentées dans ce recueil sont très diverses.
Quelques-unes, comme la fraternité Agapè ou bien les
communautés de base, et aussi Témoins, sont des
créations qui se sont développées en dehors des formes
institutionnelles. Mais la majorité des études de cas
correspondent à des paroisses en voie de renouvellement ou de
mutation. Le changement est donc confronté à
l’héritage du passé. Il requiert en conséquence
une transformation des mentalités. À travers un processus de
“conscientisation” qui s’opère dans la
participation, le dialogue, l’accès aux
responsabilités, cette transformation est à
l’œuvre, mais le cheminement est aussi plus lent. Dans certaines
études de cas, on perçoit le coût des conflits
engagés pour parvenir à une autogouvernance. D’autre
part, les limitations induites par le contexte institutionnel sont
généralement encore là, plus ou moins
prégnantes. | |||
Dans cet environnement, les formes initiales
évoluent, mais la dynamique portant une invention de formes
d’expression nouvelle est nécessairement plus limitée.
L’eucharistie, par exemple, paraît garder, le plus souvent, une
place centrale, quasi exclusive. Et, pourtant, comme l’exprime une
religieuse, d’autres formes d’expression collective sont
souhaitables : “Je crois qu’une difficulté dans
l’église, c’est que, dans la formation et
l’expérience qu’on a eues, on n’a que deux formes
de prière communautaire : l’eucharistie, sous la forme
que l’on connaît, et l’‘office’...
L’Eucharistie reste l’eucharistie mais, de toute
évidence, les communautés souhaitent aussi prier ensemble
autrement que dans l’eucharistie. Donc inventons des formes de
prière communautaires, en sachant bien que ce n’est pas
l’Eucharistie, mais que c’est un partage de notre prière
qui nourrit, qui consolide et qui exprime notre foi.” (p. 128). De ce
point de vue d’ailleurs, une innovation du courant charismatique, les
assemblées de prière, qui n’est pas mentionnée
ici, constitue un apport très original. | |||
D’autres notations très
intéressantes apparaissent dans le débat. “Je constate
de plus en plus de réflexions de gens qui n’ont pas de
qualifications particulières pour le faire, mais qui essaient de
travailler sur la question de l’eucharistie et qui mettent en place
des célébrations, tranquillement, sereinement, et non dans la
contestation, mais dans la nécessité pour vivre.” (p. 129).
| |||
Dans leur majorité, les études de cas
paraissent plus centrées sur des problèmes
d’organisation que sur une réflexion concernant la
manière d’exprimer et de communiquer la foi. De fait, la mise
en route d’une réflexion commune a pour pré-requis un
processus permettant cette réflexion. Mais d’où
partons-nous dans le domaine de la vie spirituelle elle même ?
Dans quelle mesure les paroissiens d’autrefois avaient-ils une bonne
connaissance de la Parole biblique ? Dans quelle mesure
étaient-ils impliqués dans une prière
personnelle ? Bref le passage de l’appellation de
“fidèle” à celle assumée de
“chrétien” ne doit-elle pas s’accompagner
également d’un cheminement vers un vécu plus personnel
et plus autonome de la vie spirituelle ? Comme l’exprime
l’article sur “le mouvement des églises cellules en
Grande-Bretagne”, les chrétiens sont appelés à
devenir des disciples du Christ. “On apprend en faisant et non
simplement en étudiant. Le ‘disciple’ est
quelqu’un qui apprend. En faisant de la vie du petit groupe
l’expression première de la vie de
l’église, on crée une alternative à
l’approche ‘salle de classe/bancs d’école’
(et on pourrait ajouter : aux offices religieux diffusant un message
à sens unique) qui produit de bons spectateurs ou des amateurs de
liturgie plutôt que des disciples prêts pour la mission. En
pratique, les gens deviennent des chrétiennes et des
chrétiens majeurs. Ils se forment au ministère et à la
responsabilité dans la relation aux autres.” (p. 37) . | |||
Où est le cœur de l’Église? Dans sa
relecture ecclésiologique, Patrick Jacquement nous donne une
réponse : “Parole et prière, deux priorités
qui font l’Église. Celle des groupes d’Évangile
partagé. Celle des groupes de prière.” (p. 110). Cette
double réalité apparaît comme le fondement de la
communication d’une “Église
d’invités”. | |||
Cette Église d’invités, c’est
aussi une Église en mission. Lorsque Alice Gombault se voit
interrogée sur ce thème, elle se trouve, en elle-même,
confrontée à des représentations triomphalistes. Mais,
au cours du débat, elle explique son évolution :
“Je me suis dit : qu’est ce que la mission ? Quand
Jean-Baptiste demande à Jésus : ‘es-tu celui qui
doit venir ou doit-on en attendre un autre’, Jésus ne
répond pas par un discours mais seulement par ce qui se passe, les
faits : les boiteux marchent, les aveugles voient, les lépreux
guérissent, les morts ressuscitent. Alors dans notre monde
d’aujourd’hui, où sont nos lèpres, nos
aveuglements, les morts dont nous avons à ressusciter ?... Ainsi les
différentes associations de Parvis luttent pour plus de justice, plus de
fraternité, de meilleures relations.” (p. 124). Et
d’autres chrétiens et chrétiennes pourraient ajouter
bien d’autres réalités de l’action de
l’Esprit aujourd’hui. Lorsque Michael Moynagh évoque
l’Église émergente, c’est bien aussi dans les
termes d’une Église en mission : “Dieu s’est
engagé dans un acte missionnaire lorsqu’il a
créé l’univers... L’objectif de Dieu
aujourd’hui est de restaurer et de rendre parfaite la
création. En conséquence, lorsqu’elle s’engage
dans la mission, l’Église devient pareille à Dieu. Elle
s’en sépare lorsqu’elle néglige la
mission.” (p. 15-16). | |||
Ce recueil, “Faire Eglise autrement”, ne
dresse pas seulement un bilan. Il ne présente pas seulement une
réflexion. Il nous introduit également dans un cheminement,
une maturation. | |||
Si nous avons conscience de l’ampleur de la
mutation en cours dans le monde, alors nous penserons que la réponse
des communautés chrétiennes doit être à la
hauteur des attentes correspondantes. “En présence de nouveaux
publics qui sont maintenant ‘à des
années-lumière’ des églises classiques, il est
nécessaire de construire, avec eux, des propositions nouvelles, des
communautés nouvelles”, nous dit Michael Moynagh, pionnier de
l’Église émergente (p15). Et quelle chance de pouvoir
constater en regard un foisonnement d’initiatives ! Ce courant
nous semble reposer sur une double condition : conviction de foi et
ouverture institutionnelle. | |||
Le séminaire réalisé par
“Droits et Libertés dans les Églises” et
“Femmes et Hommes en Église” nous apparaît comme
une étape majeure en France. C’est un jalon sur une route qui
s’inscrit dans un mouvement à l’échelle
internationale. Le courant présenté dans ce recueil associe,
en effet, lui aussi, une marche en faveur de l’ouverture
institutionnelle et une maturation spirituelle qui débouche sur la
manifestation d’une conviction de foi. C’est aussi un lieu de
convergence et de synergie à travers la constitution d’un
réseau. Nous voici devant un nouvel horizon. La vision
d’Ésaie nous revient à l’esprit :
“Élargis l’espace de ta tente... Ne retiens pas...
Allonge tes cordages et affermis tes pieux...”(Ésaie 54,2). | |||
1 Droits et
Libertés dans les Églises. Femmes et Hommes en Église.
Faire Église autrement. Un monde autre.
Des communautés autres. Parvis, Hors-série N°
13 (1er Semestre 2005) (Parvis 68, rue de Babylone 75007 Paris.
Tél : 01 45 51 57 13. Courriel :
Temps.Present.1@ wanadoo.fr). 17 monographies de communautés “autres” rassemblées par Hubert Tournes. Trois relectures sociologique, pastorale et ecclésiologique (Céline Béraud, Marcel Metzger, Patrick Jacquemont). Compte-rendu des débats et table ronde. En partant de situations, en posant de bonnes questions et en présentant des pistes d’action, ce recueil, bien conçu et bien présenté, est susceptible d’introduire l’aile ouverte du catholicisme français dans un nouvel horizon. Il témoigne aussi des synergies interconfessionnelles en train de se développer. Les citations extraites de ce document sont accompagnées de la pagination correspondante. | |||
2 Henri Mendras, La Seconde Révolution Française 1965-1984. Nouvelle Ed mise à jour. Gallimard, 1994 (folio.
essais). | |||
3 Thomas L.
Friedman, The world is flat. A brief history of
the twenty-first century Farrar, Straus,
Giroux. Allen Lane (Penguin books), 2005, 3a p201 : un livre clef
pour comprendre le monde d’aujourd’hui. | |||
4 François
Dubet, Le déclin de l’institution, Seuil, 2002. | |||
5
Créé en 1998, un groupe de recherche fonctionne dans le cadre
de Témoins,
association chrétienne interconfessionnelle. La
rubrique “groupe de recherche”, sur le site internet www.temoins.com, présente
près de 90 textes. Certains de ces textes sont diffusés sous
forme de dépliants. | |||
6 Outrageous vision. A conversation with Donald Miller about
global Pentecotalism. Interview by Timothy Sato.
Books and Culture November-December 2002, p 31-35 (cf un courant
d’innovation à l’échelle de la
globalisation : site Témoins. groupe de recherche. innovation. | |||
7 Michael
Moynagh, Changing World. Changing Church. Monarch Books, 2001. | |||
8 Michael
Moynagh, L’Église autrement. Les
voies du changement.
“Préfaces” par Guy Aurenche et Stéphane Lauzet,
Empreinte, Temps Présent, 2003. | |||
9 Michael Murray,
Post-Christendom. Church and Mission in a
strange new world, Paternoster, 2004. Ward
(Pete) Liquid Church. A bold vision to be
God’s people in worship and mission. A flexible, fluid way of being
church, Paternoster Press, 2002. Brian D.
McLaren, Generous orthodoxy, Zondervan, 2004. Cf. Faire
Église en Post-Chrétienté. Faire Église. Une
théologie pour l’Église émergente, Site Témoins, groupe de recherche. perspective. | |||
10 Compte-rendus
par Françoise Rontard, Site Témoins, Groupe de recherche. | |||
11 Le courant de l’Église émergente. Un
état d’esprit. Un processus, Site
de Témoins. groupe de recherche, perspective. | |||
12 Colette Muller
& Jean-René Bertrand, Où sont
passés les catholiques ? Une géographie des catholiques
en France, Desclée de Brouwer, 2002. | |||
13 Olivier
Landron, Les communautés nouvelles.
Nouveaux visages du catholicisme français,
Cerf, 2004. | |||
14 Gérard
Testard (dir.), Aimer l’Église.
Aimer le Monde1>, Cerf, 2005 :
L’histoire et la dynamique du mouvement Fondacio. | |||
15 Une théologie pour l’Église
émergente, Site Témoins, groupe de
recherche. perspective. | |||
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