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Les dernières histoires de Jésus |
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| Didier Fougeras |
“Que cherchez-vous ? Qui cherchez-vous ?”
Cette interrogation qui parcourt l’évangile selon Jean (1,38 ;
18,4 ; 20,15) pourrait bien, aujourd’hui, s’adresser à
nous. |
On n’en finit pas de récrire
l’histoire du Jésus de l’histoire. Quête
inlassable, maintes fois déclarée vaine et toujours reprise,
de l’origine.
Quête des orthodoxes de toutes les orthodoxies en mal de
confirmation, pour qui le Jésus de l’Église (laquelle
?) est bien celui de l’histoire – il en va d’une vérité dont
l’historicité serait en quelque sorte la garantie. Quête
des hétérodoxes de toutes les hérésies en mal
de subversion, pour qui le vrai Jésus, celui de l’histoire,
n’est justement pas le Jésus de l’Église (laquelle ?). |
La recherche du Jésus historique est fondamentale, sinon
fondamentaliste, au sens premier du terme : dans la recherche du fondateur
il y a le désir d’un fondement – fondation pour asseoir
l’institution ou point d’appui pour la faire basculer. On
invoque l’histoire derrière, au-dessous ou à
côté des histoires,
comme un lieu de vérité hors texte, autonome et univoque, qui
échapperait aux ambiguïtés de l’écriture et
de la tradition, et qui serait dès lors susceptible de leur faire
écho, de leur répondre – de façon consonante ou
dissonante. |
Or l’objet de cette quête n’en finit
pas non plus de se dérober. Comme si la recherche de
l’histoire derrière les histoires n’aboutissait
qu’à créer de nouvelles histoires, pas plus
historiquement sûres ni même plus vraisemblables que les
précédentes. |
S’il est une évidence maintes fois
proclamée par cette quête, et toujours aussitôt
refoulée, c’est bien celle-ci : Jésus
n’a jamais existé. Au moins dans un
sens. |
Sur quoi, sur qui porte en effet la question du
Jésus de l’histoire, sinon sur celui que nous a d’abord
livré la tradition multiple de l’Église ? Dans le
meilleur des cas la réponse pourrait se réduire à
cette boutade : ”Nous l’avons peut-être trouvé,
mais ce n’était pas lui...” |
Quel est le seuil de différence à partir
duquel on se décide à reposer la question de
l’existence même d’un Jésus historique ? À
moins de faire de cette recherche (pourtant présumée
scientifique) la quête mystique d’un Graal moderne, d’une
existence au-dessus de toute essence, d’une identité
transcendante, ne serait-il pas plus sain de poser clairement,
d’emblée, que le Jésus de la foi chrétienne (non
pas seulement le Christ céleste, mais aussi bien le Jésus
terrestre que nous racontent les Évangiles) n’est en aucune
façon un personnage historique ? Quitte à se demander ensuite
– et ensuite seulement – si et comment le personnage de légende ou de foi a un quelconque rapport
à l’histoire ? Il ne s’agit pas là d’une
simple précaution formelle. Il y va des relations complexes entre l’écriture, la parole et l’histoire. |
Aujourd’hui, le centre de gravité de la
recherche sur le Jésus historique s’est déplacé
d’Europe aux États-Unis (même si tous ceux qui y
contribuent ne sont pas américains). Beaucoup de spécialistes
européens ont tendance à regarder de haut les productions
américaines, caricaturant leur méthodologie –
l’une des cibles les plus faciles (et naturellement la plus connue)
étant le Jesus Seminar, fondé par Robert Funk en 1985, où le vote sur
l’authenticité des textes évangéliques
rapportés à Jésus a abouti au résultat
(dérisoire ou exorbitant, c’est selon) de 18 % de paroles
authentiques... En fait les productions de la “nouvelle”
quête de Jésus sont relativement mal connues en France. Toute
une aile importante, notamment, en est ignorée : celle que
l’on appelle couramment la “critique radicale”. |
Il ne faut pas croire que cette critique radicale
défende un portrait particulier de Jésus. Ses propositions
sont au contraire éclatées (du “Jésus
cynique” popularisé par Burton Mack au “nationaliste
galiléen” selon Günter Lüling ou
“essénien” à la manière de Robert Eisenman
– sans oublier l’hypothèse, soutenue par Earl Doherty ou
de façon plus nuancée par Robert Price, selon laquelle le
Jésus terrestre n’est en fait que l’historicisation
artificielle d’un mythe). La seule chose que ses chercheurs aient en
commun est d’oser porter à ses ultimes conséquences la
mise en œuvre des principes méthodologiques définis par
l’ensemble de la communauté scientifique. On pourrait balayer
un peu vite cette mouvance radicale en la réduisant à un
pendant symétrique du fondamentalisme
évangélico-américain. Mais à mon sens elle
n’en mérite pas moins d’être entendue : la
justesse n’est pas toujours au centre, qui se contente le plus
souvent de répéter et d’aménager les thèses
antérieures sans les remettre en cause. Comme on l’a vu dans
d’autres domaines (par exemple la théorie documentaire pour le
Pentateuque), les vieux consensus qui ne tiennent plus que par des
répétitions s’effondrent du jour au lendemain, alors
que la veille encore seuls quelques marginaux les dénonçaient
dans l’indifférence générale. |
Méthodes et résultats |
En matière de recherche historique, la
méthodologie détermine en grande partie les résultats.
Les outils qu’on emploie décident en grande partie de ce qui peut ou ne peut pas être
découvert. |
La pratique classique (encore perceptible dans le Jesus Seminar) procède par
soustraction : en partant grosso modo d’un catéchisme, d’une vie de
Jésus reconstituée de bric et de broc à partir
d’une harmonie des évangiles, on enlève ce qui
paraît anachronique, impossible, fabuleux, contradictoire... ou
simplement invraisemblable (rien ou quasiment rien pour les uns, tout ou
presque pour d’autres). La charge de la preuve (ou de la
présomption) incombe, en principe, à ceux qui contestent tel
ou tel aspect de la tradition. |
Le problème c’est qu’on
débouche très vite sur ce qu’on pourrait appeler le
théorème de l’oignon : après avoir
ôté une à une les couches extérieures,
jugées “secondaires” par la critique historique et
littéraire des textes, on ne parvient pas à trouver un centre historique primitif, originel, qui résisterait
clairement à ce type d’analyse. L’esprit de Derrida, que
les Américains ont lu davantage, sinon mieux que les
Français, insiste ici : l’écriture est toujours une
instance seconde sans instance première. |
Les contradictions, en particulier, sont un outil
à double tranchant : si telle vue semble incompatible avec une autre
– si, par exemple, les évangiles nous dépeignent
à la fois un Jésus apocalyptique annonçant une fin du
monde et un salut au futur, et un Jésus annonçant un salut présent, laquelle de ces deux
vues attribuer au Jésus historique ? Les uns (depuis Albert
Schweitzer jusqu’à Gerd Theissen ou Géza Vermès)
affirmeront que l’eschatologie est première, et que
c’est parce qu’elle est démentie par les faits
qu’elle est plus tard convertie en spiritualité intemporelle.
Mais les autres (dans la ligne de John Dominic Crossan, de Burton Mack ou
du Jesus Seminar)
feront valoir que l’idée d’un salut au présent,
d’un royaume de Dieu déjà là, est perceptible
dès les premières strates des textes chrétiens (par
exemple les paroles les plus anciennes de la source “Q”,
commune à Matthieu et à Luc, ou de l’évangile
selon Thomas) et, à l’opposé, que des courants
apocalyptiques continueront d’agiter le christianisme bien longtemps
après Jésus et que leurs vues ont fort bien pu être
réinjectées tardivement dans les “paroles du
Seigneur”. |
Toutes sortes d’antithèses mises en
lumière par l’interrogation historique peuvent
déboucher sur le même type de dilemme : Jésus
parle-t-il contre la
loi ou est-il au contraire favorable à une application plus stricte de celle-ci ? Est-ce
un antiritualiste qui
veut supprimer le
temple ou bien un ritualiste qui veut réellement le purifier ? Est-il un sage, enseignant une manière originale de vivre sous un
ciel imperturbable, ou un prophète annonçant le jugement d’un Dieu vivant sur les
infidèles ? Est-ce un itinérant ou un sédentaire ? Est-il un thaumaturge, un magicien exorciste ou guérisseur, ou au contraire
quelqu’un qui se garde de donner la moindre apparence de signe miraculeux ?
Prétend-il être ou non le Messie fils de David, ou encore le
Fils de l’homme venant sur les nuées du ciel ? Est-il un politique, un nationaliste, un activiste, ou un maître spirituel universaliste et pacifique ? À la fin de son
histoire publique, meurt-il sur la croix ou échappe-t-il à
la mort ? Il y a dans les textes (pour peu
qu’on les lise vraiment, dans la diversité de leur
détail, sans les soumettre au prisme harmonisateur d’un
catéchisme) de quoi répondre contradictoirement à toutes ces questions – et au moins
autant de thèses possibles (et actuelles) sur le Jésus
historique, et plus encore de façons de reconstituer la
généalogie des traditions. |
Ce que les uns et les autres ont involontairement
réussi à démontrer du fait même de leurs
débats, c’est que, dans chaque antithèse, ni l’une ni l’autre vue ne remonte nécessairement au
Jésus de l’histoire. Et qu’elles n’offrent donc
rien de vraiment solide pour la recherche historique. C’est de cette
conclusion aussi imparable qu’inattendue que s’empare, tel le
troisième larron de la fable, la critique radicale. |
Il est bien sûr impossible de concilier toutes
les traditions relatives à Jésus dans un même portrait
vraisemblable (les pièces proviennent manifestement de plusieurs puzzles
différents). Il est tout aussi impossible de les ordonner selon un
développement linéaire (comme des perles sur un fil), par
exemple sur le modèle d’un prophète progressivement
glorifié voire déifié après sa mort, selon un
schéma évolutionniste encore fréquent. |
La pluralité des traditions sur Jésus a
souvent été expliquée comme une sorte de big bang, d’explosion en
mouvements divergents qui auraient emporté chacun un éclat du
miroir brisé (tel ou tel type de miracles, d’enseignements,
etc.) ; les morceaux auraient suivi des trajectoires divergentes pour
être plus tard réunis et réinterprétés
par les évangiles. Le problème, c’est que les
différents motifs préexistent aussi au christianisme dans son
ensemble et que leur concentration historique dans un même individu
n’est ni nécessaire ni même vraiment plausible. Avant et
après Jésus, il y a des courants apocalyptiques ; des
insurgés nationalistes ; des philosophes itinérants à
la manière des cyniques grecs ; des adversaires et des
défenseurs de la loi ; des religions à mystère ; des
développements de type gnostique. |
Les idées et les croyances ont leur existence et
leur histoire propres, s’attirant et se repoussant, se combinant et
se scindant à nouveau. L’influence d’un
seul individu les modifie rarement de
façon déterminante. Évidemment elles sont toujours
historiques en ce qu’elles sont portées par des personnes et
des mouvements, dans une situation politique, économique et sociale
donnée ; elles vivent dans des têtes et entre des sujets, par
des paroles et surtout des écrits. |
À partir de là, pour autant qu’on
s’intéresse toujours au Jésus de l’histoire, on
remarquera que la charge de la preuve s’est inversée. La
question est devenue : qu’est-ce qui, dans toutes ces traditions, requiert l’intervention
d’un personnage historique ? |
Et ici la recherche historique atteint sa limite de
visibilité. Le plus strict et le plus invalidant de ses
critères est celui de dissemblance, ou de discontinuité : ou bien Jésus ne ressemble à rien de connu avant ou
après lui, rien qui puisse être attribué à une
école particulière (dont il ne serait pas le fondateur), ou
bien il n’est lui-même qu’un spécimen lambda de l’une de ces
écoles, ou éventuellement une combinaison originale de
plusieurs (mais certainement pas de toutes). Dans les deux cas, on se
heurte à la même absence de données vérifiables.
L’individu “Jésus” ne fait pas le moindre bip sur
le radar de l’historien. |
Qu’est-ce qu’un individu dans
l’histoire des idées, des mythes et des légendes qui le
précèdent et lui succèdent, sinon une
résultante fortuite, provisoire et changeante ? Comment le
repérer à 2000 ans d’intervalle ? Rares sont les
individus qui ont laissé dans l’histoire une empreinte
personnelle, et encore est-ce plus leur fonction ou leur œuvre –
souverains, conquérants – qui a fait trace. Rien de tel en ce
qui concerne Jésus. |
Poussière d’histoire |
C’est seulement sur les cartes que les fleuves
ont une source.
Dans le réel, ils en ont toujours beaucoup (sans compter la pluie et
le ruissellement). Et chaque source est elle-même résurgence. |
En amont des histoires de Jésus, il y a
naturellement de l’histoire et du mythe. Les deux sont liés :
pas de mythe sans histoire ni d’histoire sans mythe. |
En fait, il y a certainement de multiples Jésus
historiques, si l’on entend par là des personnages
réels dont les actes, les gestes, les paroles se retrouvent dans les
histoires de Jésus. Peut-être l’un ou plusieurs
d’entre eux, non identifiés par ailleurs, ont-ils pu inspirer
certaines des histoires du Jésus de la foi. Mais il est bien
difficile de savoir lesquelles. Une fois installée, la figure du
fondateur tend à absorber tout le reste comme une éponge, le
mythe aussi bien que l’histoire des autres — et peut-on encore
dire “des autres” ? à ce stade, le fondateur est-il
encore quelqu’un ? |
Ce que fait particulièrement bien ressortir la
critique radicale — notamment Eisenman en comparant les Actes des
Apôtres, Josèphe et les
Pseudo-clémentines —, c’est l’extrême
mobilité des personnages et des noms dans le cours de
l’histoire des traditions. Au gré des textes et des besoins du
moment, les personnages se dédoublent ou fusionnent. On assiste
ainsi dans le Nouveau Testament à une multiplication des Marie
(à tel point que deux sœurs peuvent s’appeler toutes les
deux Marie) ou des Jacques (fils de Zébédée /
frère de Jésus), peut-être à une fusion de
Céphas et de Pierre ; Simon le Magicien est à Pierre ce
qu’Elymas bar Jésus est à Paul, lui-même
identifié à Saul... |
Dans le Nouveau Testament, le Jésus des
évangiles est encadré par deux personnages qui auraient
plutôt davantage de consistance que lui sur le plan historique, si
l’on en juge par la diversité des attestations et par
l’embarras qu’ils représentent pour les premiers
chrétiens : Jean le Baptiste et Jacques le Juste. Selon
Josèphe, tous deux sont l’objet d’une intense ferveur
populaire et meurent en martyrs. Le Nouveau Testament minimise leur
rôle et le rapporte au christianisme, faisant du premier un précurseur de Jésus
(ce qui s’explique mal dans la mesure où les disciples de Jean
apparaissent longtemps après comme des rivaux de plusieurs groupes
chrétiens) et du second tantôt un disciple, un frère, ou un successeur de Jésus à Jérusalem (Thomas 12),
mais aussi un adversaire de Paul. La “christianisation” de Jean
et de Jacques semble être en effet un des grands soucis des premiers
chrétiens, et elle s’opère de manière diverse et
contradictoire. |
Chez Marc (6,14ss ; 8,28s), Jésus passe
curieusement aux yeux de certains pour être Jean le Baptiste
ressuscité. Il y a peut-être là — comme le
suggère Price — une tradition ancienne, où
Jésus serait le nom de résurrection du Baptiste. En tout cas,
ces textes s’accordent mal avec l’idée que Jésus
et Jean étaient connus comme des personnages historiques
contemporains. Du reste, la formule de Q “Depuis les jours de Jean le
Baptiseur jusqu’à présent” pose aussi
problème de ce point de vue. |
Si l’on remonte un peu plus loin dans le temps
(encore qu’Eisenman conteste la datation majoritaire des textes), le
“Maître de Justice” de la communauté
essénienne, sans doute un prêtre éloigné du
temple de Jérusalem à l’époque
hasmonéenne, offre un autre point d’ancrage historique. Le
rôle — y compris expiatoire — de ce personnage ne
cesse de croître dans les textes de Qoumrân et pourrait
expliquer une partie des traditions sur Jésus. Ajoutons à
cela que les échos de l’histoire de Jésus dans le
Talmud sont, étrangement, situés entre 100 et 80 avant Jésus-Christ. |
Si l’on s’attache à certains
détails des évangiles — dont l’existence
n’est pas sérieusement attestée avant le début
du IIe siècle —,
notamment des récits de la Passion qui passent aux yeux de beaucoup
pour le noyau historique de la tradition sur Jésus, on trouve des
ressemblances pour le moins frappantes avec d’autres personnages. |
Au début des années 40, Philon
d’Alexandrie décrit (Contre Flaccus, 36-38) une scène de dérision organisée
à Alexandrie pour ridiculiser le “roi des Juifs”
Hérode Agrippa : un dénommé Carabas est attifé
en roi, avec une carpette en guise de chlamyde et un roseau en guise de
sceptre. Les gens s’avancent, qui pour le saluer, qui pour se faire
rendre justice, qui pour lui présenter des requêtes
d’intérêt public. Exactement comme dans la scène
d’humiliation imposée à Jésus à
l’issue du procès. |
Vers la fin du premier siècle Flavius
Josèphe, de son côté, évoque plusieurs
personnages dont les analogies avec les récits
évangéliques sont remarquables : ainsi Simon bar Giora (Guerre des Juifs, V, IX, 11), que
les habitants de Jérusalem accueillent avec des rameaux
d’oliviers, l’acclamant comme “Sauveur” et
“protecteur”, afin qu’il débarrasse le temple des
“brigands” (les zélotes) qui l’occupaient. Ou
encore Jésus fils d’Ananias (Idem, VI, V, 3), qui pendant quatre ans annonce la ruine de la
ville et du temple par une incessante lamentation, qui est livré par
les autorités juives au procurateur romain puis
relâché. |
Les lecteurs de la Bible se souviennent de Judas le
Galiléen et de Theudas, mentionnés par Gamaliel en Actes
5,36s. Ces références historiques sont tellement
approximatives pour l’auteur des Actes que celui-ci commet à
leur sujet un double anachronisme : il les intervertit (alors qu’une
quarantaine d’années les sépare) et ignore que le
second (pour lui le premier) est postérieur à Gamaliel (vers
40) ! Selon Josèphe (Antiquités
judaïques, XVIII, 4), Judas le
Galiléen (Judas de Gamala) est le fondateur du mouvement
zélote — il s’agit en fait plus probablement des
“sicaires” mentionnés en Actes 21,38 — au
temps du recensement de Quirinius, en 6 après J.-C. —
recensement auquel Luc associe la naissance de Jésus alors que
Quirinius n’est pas contemporain d’Hérode. Judas
refusait de payer l’impôt à Rome (question qui sera
posée à Jésus dans les Evangiles). Ses deux fils
seront crucifiés (AJ XX, 102). Theudas (AJ XX, v, 1), de son
côté, est un prophète politique qui se manifeste sous
le mandat du procurateur Cuspius Fadus ; il avait promis à ses
disciples de leur faire passer miraculeusement le Jourdain à pied
sec (comme un certain Josué-Jésus). De telles analogies
troublantes sont également suggérées quand les
apocalypses synoptiques se réfèrent aux “faux
christs” et autres “faux prophètes” qui
“viendront en se servant de mon nom” (Marc 13,6.21s//). Et,
bien sûr, dans les épisodes de l’arrestation (avec des
épées) et de la crucifixion (avec les “brigands”,
terme désignant les “terroristes” de
l’époque, c’est-à-dire les insurgés contre
l’occupation romaine et ses collaborateurs). |
Ponce Pilate, lui, est bien connu pour ses actes de
répression qui ont fini par lui coûter sa place (GJ II,
169-177 ; AJ XVIII, 35.55-64,87-89). Les Samaritains victimes de sa
violence dans leur lieu de culte (le mont Garizim) deviennent apparemment
des Galiléens en Luc 13,1. Les récits de la Passion
présentent Jésus et ses disciples comme des Galiléens
reconnaissables à leur façon de parler, ce qui n’est
peut-être que l’interprétation littérale
d’un stéréotype des récits d’insurrection
et de répression. Notons d’ailleurs que plusieurs lisent dans
le Testament de Benjamin (3,8), malgré une probable interpolation
chrétienne, le vestige d’un messianisme galiléen
attendant un “fils de Joseph” (ce qui pourrait d’ailleurs
aussi expliquer le nom donné au mari de Marie). |
De ces analogies on peut tirer deux conclusions
opposées. D’une part, que la condamnation d’un
énième “terroriste galiléen” nommé
Jésus n’a évidemment rien d’impossible
historiquement ; c’est ce que soutient Lüling, qui discerne des
traits spécifiquement galiléens dans les récits de la
Passion, en particulier dans le dernier repas. D’autre part, que
l’actualité de l’époque au sens très large
fournit amplement la matière nécessaire à la
construction purement littéraire d’un tel scénario. |
Nacre de mythe |
Les éléments historiques, authentiques ou
empruntés, n’expliquent jamais qu’une petite part des
évangiles. Si les histoires de Jésus sont redevables de
multiples manières à l’histoire des hommes, elles le
sont aussi, et plus évidemment encore, à celle des mythes. |
C’est ce que met en lumière la section
“mythologique” (Freke, Gandy et surtout Doherty et Price) de la
“critique radicale”, qui part de ce constat : la
première forme de christianisme historiquement identifiée est
celle des épîtres authentiques de Paul (du moins dans leur
forme primitive, car elles suivent aussi une trajectoire propre avant
d’être pleinement reconnues par la Grande Église
à l’issue de la crise marcionite du IIe siècle). Or, ce
christianisme-là n’a visiblement que faire d’un
Jésus historique. Avant Marc, personne ne songe à donner
à Jésus une biographie. Même le document Q, dont
Matthieu et Luc semblent s’être inspirés
lorsqu’ils ne suivent pas Marc, est essentiellement un recueil de
paroles — comme l’Évangile selon Thomas — et
non un récit. Et il a subi des modifications. L’attribution
même des sentences à Jésus pourrait y être
secondaire, puisqu’on les retrouve en partie chez Paul (en Romains
12-13) et dans l’épître de Jacques, sans qu’elles soient mises dans la
bouche de Jésus. Q est un recueil de paroles de sagesse, et la logique même de la
sagesse veut que celle-ci se justifie elle-même et non par
l’autorité du locuteur. |
Le christianisme de Paul, et celui des
communautés hellénistiques qui le précèdent,
apparaît comme une religion universelle de salut comparable aux
cultes à mystère, fondés en particulier sur les mythes
de mort et de résurrection des divinités anciennes (Osiris,
Mithra, Attis, Tammouz-Adonis, Dionysos). Ce type de mythe a existé
en Israël. Tammouz lui-même y est connu (Ezéchiel 8,14,
où les femmes pleurent la mort de Tammouz dans le temple même
de Jérusalem). Et bien sûr Baal, dont Yahvé n’est
qu’un double : à part l’histoire de Jonas, le seul texte
de l’Ancien Testament susceptible de justifier la proposition
“il est ressuscité le troisième jour selon les Écritures” (1 Corinthiens
15,4) est un vestige de liturgie de type baaliste (Osée 6,1-3). |
Le christianisme des communautés pauliniennes
consiste en l’assimilation spirituelle et rituelle (baptême et
eucharistie) à un Christ qui n’a rien à voir avec le Messie royal ou
sacerdotal du judaïsme : c’est un personnage céleste
(Fils de Dieu) venu du ciel dans la sphère des hommes, prenant apparence humaine (le
docétisme est ici premier, “Dieu envoie son propre Fils dans
une condition semblable à la chair du péché”, Romains 8,3),
souffrant la mort au mains de puissances spirituelles et non politiques (les “princes de ce
monde” en 1 Corinthiens 2,8 ; les “puissances,
autorités, pouvoirs” de l’épître aux
Colossiens) afin de sauver les siens. Rien n’identifie ce personnage
céleste à un Galiléen qui serait mort une vingtaine
d’années plus tôt. On voit d’ailleurs mal comment
une telle doctrine pourrait résulter de la glorification progressive
d’un martyr dans un délai aussi court. |
Même le nom de Jésus-Josué prend un
tout autre sens dans cette perspective. Il fait référence
soit au successeur de Moïse qui doit achever son œuvre (Siracide
46,1 : “conformément à son nom, [il] devint grand pour
sauver les élus du Seigneur”), soit au grand prêtre
“oint” (Messie / Christ) de la restauration, objet de
prophéties messianiques à côté de Zorobabel fils
de David (Aggée, Zacharie). Dans l’hymne de Philippiens 2, le
Christ céleste semble bien recevoir le nom de Jésus au terme de sa mission :
“C’est pourquoi Dieu l’a souverainement
élevé et lui a accordé le nom qui est au-dessus de tout nom, pour qu’au nom de Jésus tout
genou fléchisse dans les cieux, sur la terre et sous la terre, et
que toute langue reconnaisse que Jésus-Christ est le Seigneur
à la gloire de Dieu, le Père.” |
Avec Marc, nous aurions donc affaire à une historicisation, à une mise en histoire du mythe.
Celle-ci, même en l’absence de données à
proprement parler historiques, peut se construire à partir de
nombreux éléments : bribes d’histoire de diverses
origines comme nous l’avons montré, mais aussi récits
hellénistiques des aventures des dieux ou des héros comme
Prométhée, Héraclès ou Dionysos parmi les
hommes ; et surtout les textes juifs eux-mêmes. Plus encore
qu’au souvenir de telle ou telle exécution, les récits
de la Passion sont redevables à la description du juste souffrant
dans les textes de l’Ancien Testament grec, notamment dans la Sagesse
de Salomon (2,1ss). Matthieu et Jean plus tard citeront plusieurs des textes dont Marc s’est inspiré
pour souligner que l’histoire réalise les “prophéties”. Ironie de
l’intertextualité, les textes qui ont servi à écrire l’histoire
viendront ensuite confirmer le caractère providentiel de l’histoire écrite. |
Pour en revenir à Marc (et surtout au Marc
primitif, si l’on tient compte des suggestions de Koester qui
intègre le très discuté Évangile secret dans
l’histoire de la rédaction), on peut d’ailleurs se
demander à quel point il prétend être
“historique”. Il est remarquable que dans le tout premier
évangile Jésus, à partir du moment du baptême
où l’Esprit descend en lui, est aussitôt reconnu par les
esprits impurs, et se comporte comme un dieu tâchant de dissimuler sa
véritable identité parmi les hommes. La seule
“onction” qui justifie son titre de Christ n’a rien de
royal ni de sacerdotal, c’est celle qui lui est donnée par une
femme anonyme juste avant sa mort, ce qui rejoint plusieurs des mythes
précités (14,3ss). Luc plus tard n’aura de cesse
d’éliminer les aspects les plus évidemment
docétiques de Marc (par exemple la marche sur la mer) et de
souligner lourdement la véritable humanité de Jésus.
Tout cela suggère bien une historicisation du mythe plutôt qu’une mythologisation de
l’histoire. “Jésus” dans cette perspective est bel
et bien le Verbe fait chair, le Fils céleste de Dieu fait homme
– et non pas le contraire. En admettant que le mythe en voie
d’historicisation rencontre sur son chemin le souvenir historique
d’un certain Galiléen nommé Jésus, la question
demeure : où est la source, où est l’affluent ? |
Cette thèse en soi n’a rien de nouveau.
Elle avait déjà été brillamment soutenue par un
Français, Paul-Louis Couchoud, dans les années 1920 et 1930.
Maurice Goguel l’avait combattue en 1926. Depuis
l’historicité foncière de Jésus passe pour
acquise parmi la majorité des savants francophones — sans
avoir été sérieusement réexaminée
(exception faite de la “critique radicale”) à la
lumière de la documentation considérable découverte et
étudiée dans l’intervalle (bibliothèque
essénienne de Qoumrân, bibliothèque gnostique de Nag
Hammadi par exemple). |
Il est évidemment impossible,
méthodologiquement, de démontrer que Jésus n’a jamais existé. Mais
s’il a existé, il apparaît dès lors comme un
personnage quasiment superflu — et c’est peut-être ainsi qu’il nous
rejoint, nous autres sujets surnuméraires. Sa nécessité, s’il en
est une, est tout au plus celle du grain de sable autour duquel
l’huître forme sa perle. Pour autant ce n’est pas le
grain de sable mais l’huître qui fait la perle. Au fond il faut
bien peu d’histoire pour fonder une religion ou pour écrire
des évangiles. |
Après le passage de la critique radicale, que
reste-t-il ? Rien. Et tout. Le Jésus que nous avons cherché
en vain dans l’histoire est toujours intact dans les textes. Ceux-ci
ont même pris du relief au fil de la recherche. On les lit autrement,
en prêtant plus d’attention aux détails. On remarque ce
qu’on évitait de remarquer, pour autant qu’il ne
s’agit plus de tout rassembler en un seul portrait. Ce qui semblait
embarrassant est devenu précieux. Rien n’est à jeter
– tout est à relire. |
Les textes ne sont ni confirmés ni
infirmés par nos questions et nos tentatives de réponse. En
tout cas pour ceux qui ne leur reconnaissent pas d’autre
“autorité” que leur intérêt, leur aptitude
à éveiller et à réveiller notre désir.
Ils n’en sont que davantage capables de nous inspirer à
réinventer nos propres mythes et nos propres histoires.
|
| (Document theolib) |
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