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Le néo-protestantisme |
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| Élisabeth Labrousse |
L'expression néo-protestantisme a
été forgée par le sociologue Ernst Troeltsch (1865-1923)
pour souligner les modifications qu'on observe dans la pensée du
protestantisme européen vers la fin du XVIIe siècle et le
début du XVIIIe. À certains égards, on assiste au triomphe
de l'arminianisme ; partout apparaît un programme partiel de
tolérance civile.
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Vincent de Lerins, treize cents ans plus tôt,
avait défini la vérité chrétienne comme "ce
qui a été cru partout, toujours -entendez depuis le début
des temps apostoliques- et par tout le monde."
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Dans le cas qui nous
intéresse, il faut totalement inverser la formule et dire ce qui a
été cru en divers lieux, depuis le XVIe siècle, au
début par de rares individus. Mais surtout je voudrais insister sur le
fait qu'il s'agit d'un mouvement de très longue durée, qui
s'étend en fait sur des siècles et qui est souvent sans
guère d'unité et très éparpillé. Un auteur
insistera sur un certain point, un autre, bien plus tard, sur un autre point.
Je vais outrageusement simplifier et schématiser. Je prendrai le point
de vue, non pas de l'histoire de la théologie mais de celle de la
culture occidentale. On ne doit pas oublier que d'autres points de vue
pourraient être tout aussi instructifs.
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La "crise de la conscience
européenne" de la période que nous envisageons (fin XVIIe
-XVIIIe siècles) a été rendue célèbre par le
beau livre de Paul Hazard. Elle a accompagné ce qu'on peut
décrire comme "l'aurore du néo-protestantisme". Mais il
faut prendre garde que cette aurore, au moins depuis la Renaissance, a
été précédée par une aube, par la
présence dès le XVe siècle de divers
"chrétiens sans église", des individus isolés
mais aussi -j'emploie le mot dans un sens strictement sociologique- par des
sectaires, extérieurs aux grandes églises multitudinistes
(catholicisme, anglicanisme, luthéranisme, calvinisme) appuyées
sur divers pouvoirs étatiques. Les sectaires, en revanche,
étaient des marginaux -vaudois, anabaptistes, mennonites, frères
moraves, plus tard "puritains" anglais, quakers, etc. Peu nombreux,
ils ont représenté ce que certains auteurs qualifient de
"Réforme radicale" -une appellation contestable en ce sens
qu'une partie des sectaires et des "spirituels" isolés se
trouve dans la mouvance d'Érasme (mort catholique en 1536), le moins "radical"
des hommes et le grand inspirateur de l'humanisme chrétien, hostile
à la prédestination et au serf arbitre. Tout naturellement
dès le XVIe siècle, la plupart des sectaires avaient
opposé sans succès à leurs persécuteurs (toutes les
églises établies) des appels à la non-violence et au
respect des consciences.
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Sans parler de l'Inquisition romaine, je rappelle les
noyades d'anabaptistes dans le Limat à Zurich, sous l'autorité de
Zwingli, et le bûcher de Michel Servet à Genève en 1553
parmi bon nombre d'autres exemples. Les marginaux religieux étaient
réprouvés par toutes les autorités civiles et politiques
du XVIe siècle, voués, au mieux, à des brimades plus ou
moins dures et, au pire, à des poursuites féroces, réduits
donc au nomadisme et à la clandestinité (sauf pendant quelque
temps les sociniens de Pologne).
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Un facteur de l'expansion du
néo-protestantisme, que ses adversaires n'ont pas manqué de
souligner, est la montée des rationalismes au XVIIe siècle. Je la
préciserai très sommairement sous trois aspects, dont il serait
vain de prétendre déceler lequel est le plus décisif, ne
serait-ce que parce que ces trois courants s'entremêlent. Je ne les
distingue que pour plus de clarté, mais ils remontent à certains
égards jusqu'à l'Antiquité gréco-romaine.
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1. Le
premier courant est l'essor du mécanisme, en astronomie, en physique, en
médecine (la circulation du sang, le cœur décrit comme
pompe, etc). La condamnation de Galilée par l'Inquisition romaine (1633)
ne barra pas la voie royale qui va de Copernic et Kepler à Descartes et
Newton. Le public restreint qui était en mesure de lire les travaux de
ces génies réussit à faire peu à peu
connaître sommairement les conclusions essentielles à ce qu'on
peut appeler le "grand public" -ces lettrés en petit nombre au
XVIIe siècle, si vous songez à l'énorme masse de ruraux
analphabètes que comptait l'Europe occidentale. D'une certaine
manière le mécanisme devint pour ainsi dire "à la
mode", au point que la théorie cartésienne des
"animaux-machines" -cet exemple extrême d'explication
mécaniste imperturbable- connut des partisans (en attendant, au XVIIIe
siècle, l'"Homme machine" de Maupertuis). Or le
mécanisme implique qu'on tente d'expliquer le général, le
quotidien -les saisons, la chute des corps- et non plus le trèfle
à quatre feuilles ou le veau à cinq pattes : la merveille, le
monstre, le bizarre, l'exceptionnel qui avaient tant attiré l'attention
jusque-là. A présent, on s'attache à établir des
lois générales du mouvement -quitte à ne pas les formuler
toutes correctement, ce qui fut le cas de Descartes au tout début. Mais
l'effort pour les chercher était contagieux ; l'entreprise était
lancée... L'ancienne physique du qualitatif s'écroule quand
s'ouvre le règne du quantifiable, du mesurable. À quoi il faut
ajouter le recours, non seulement au calcul, à la mathématisation
du monde, mais aussi à l'expérience et à l'observation ;
ainsi microscope et télescope, encore primitifs, entraînent un
élargissement inouï de la vision du monde.
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Or, avec le
mécanisme en physique, et pour rendre compte des
phénomènes matériels, s'introduit une distinction capitale
entre le surnaturel et le religieux : il s'agit de deux ordres
différents, au sens d'ordre chez Pascal. Renoncer au surnaturel n'est
plus du tout nécessairement récuser le religieux... Je reviendrai
tout à l'heure sur la question du miracle...
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2. La seconde
poussée rationaliste que je voudrais signaler concerne
l'exégèse biblique. Jusqu'à la furie controversiste du
XVIIe siècle, en particulier en France entre catholiques et
réformés, elle n'avait pas fait de "bond en avant"
spectaculaire. Elle consista, dans son essence, à appliquer aux textes
sacrés les méthodes d'analyse critique qui avaient fait si
considérablement progresser l'étude des textes de
l'Antiquité -corrigeant des fautes de copistes, découvrant des interpolations
tardives, signalant des contradictions internes au texte,
révélant la mauvaise suture de sources diverses par leur contenu
et leur date de rédaction, et partout éclairant les auteurs
classiques par référence à leurs lois, leurs coutumes,
leurs institutions. Les énormes progrès de la philologie lui
permirent de mesurer l'évolution des langages, œuvre imperceptible
du passage des siècles.
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Dès le XVe siècle, Lorenzo Valla
avait pu démontrer que le texte et la langue de la fameuse
"donation de Constantin" étaient composés dans un latin
tardif, et donc qu'il s'agissait d'un faux, d'une fraude pieuse. Il y avait eu
beaucoup d'exemples de cet ordre dans le domaine de la littérature
antique. Mais en dépit de quelques observations, d'Érasme en
particulier, la critique exégétique ne s'était
guère encore appliquée à la Bible. Dans une grande
controverse, d'un côté, les catholiques s'évertuent
à souligner les obscurités du texte sacré afin de montrer
la nécessité d'un recours à la tradition et à
l'allégorie ; mais de l'autre les protestants récusent les
interprétations sur lesquelles Rome appuyait la transsubstantiation ou
la primauté de Pierre. Tout est ébranlé !
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Souvent
très compétents en histoire de l'Église, les auteurs
réformés montrent la faiblesse et la contradiction des
autorités patristiques et soulignent les changements survenus dans le
dogme avec le passage du temps. L'exégèse patristique et biblique
arrache les documents à une sorte d'intemporalité oraculaire pour
les replacer devant leur arrière-plan historique. Les progrès
fulgurants de la compétence linguistique des hébraïsants et
des orientalistes mettent en lumière quantité de variantes en
comparant des manuscrits. La tentation marcionite de rejeter l'Ancien Testament
et de ne retenir que le Nouveau devient oiseuse, dès lors que
l'archaïsme de l'Ancien Testament est saisi dans son contexte
chronologique. Les progrès de l'exégèse biblique furent
une œuvre collective si l'on songe au réformé Cappel, au
juif Spinoza, au prêtre catholique Richard Simon. C'en est fini d'une
lecture naïve, au "premier degré". On se demande
d'où provient le texte, à qui il s'adresse ; on abandonne la
notion simpliste et désastreuse selon laquelle un récit ne peut
être que vrai ou faux. La bonne foi d'un auteur n'en garantit en rien la
véracité, au sens positiviste et sommaire du mot. Les
témoins nous transmettent leurs convictions bien plutôt qu'ils ne
"photographient" ou "filment" pour ainsi dire des
événements. La notion d'inspiration littérale recule. Les
prophéties sont interprétées (par exemple l'Apocalypse) en
fonction du contexte historique dans lequel se trouvait leur auteur.
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3. Enfin
je voudrais rappeler le retour au tout premier plan de la
vénérable et multiséculaire notion de "Droit
naturel". Cela s'explique par différents facteurs. Songeons
à la découverte de l'Amérique (1492) ; tant de peuples qui
ne pouvaient rien savoir de la révélation chrétienne,
étaient-ils tous, sans exception, damnés ? Oui, pour les
théologiens catholiques. Cela a cependant posé un problème
de conscience dont on a les échos chez Montaigne. Au-delà des
voyages en Chine et en Orient, découvrir un continent entier
qu'ignoraient les Anciens, quel choc ! L'effet n'a pas été
immédiat ; c'est peu à peu qu'on a digéré cette
énormité. D'autre part, il y a des contacts accrus avec
l'Extrême-Orient dont on commence à admirer la civilisation, ce
qui est troublant. Surtout, peut-être, la rupture de l'unité de la
chrétienté par la Réforme est très angoissante.
Enfin, tout bêtement, il s'agit de trouver une solution pour les conflits
entre navires aux pavillons divers. À qui appartient la haute mer,
sillonnée par des Ibériques et des Protestants (anglais,
hollandais) ? Où trouver un dénominateur commun sinon dans un
Droit des gens international ? Il s'agit d'un droit formel, à la
différence du droit positif. Je prendrai un exemple. Le Droit naturel
exige qu'un assassin subisse la peine de mort, selon l'antique Loi du talion.
En droit positif, il sera pendu, roué, décapité, etc. Ces
variantes concernent le droit positif : le principe général est
établi par le Droit naturel ; son interprétation concrète
relève du droit positif -et donc de la géographie. Le Droit des
gens était apparu à Rome à cause de la mixité des
populations réunies dans une même ville pour trouver une
manière de les juger ni selon le Droit Romain, qui s'appliquait aux
seuls citoyens romains, ni selon le droit initial de leurs pays natal si divers
et que l'on ne connaissait pas, donc selon un droit très abstrait qu'il
s'agit d'appliquer. On en appelle au Droit des gens pour résoudre les
problèmes de conflits en Amérique et en Asie entre puissances
européennes. C'est un droit formel qui pose quelques principes
extrêmement simples, évidents à la raison. Dieu les a
promulgués et ils seraient obligatoires même si -hypothèse
monstrueuse- Dieu n'existait pas, selon Grotius. Car c'est la raison humaine
qui nous les inculque et Dieu qui les a promulgués. Je n'en citerai que
deux ou trois. Pacta sunt servanda, il faut tenir parole même aux
hérétiques, aux infidèles et aux païens. La
société humaine repose sur un contrat tacite de
réciprocité et de stabilité, par l'exécution des
traités de paix. Il faut rendre à chacun le sien ; voilà
sanctifié le droit de propriété. Il faut avoir des
règles dans les relations internationales : déclarer la guerre,
respecter les ambassadeurs, etc. (Les Traités de Westphalie, en 1648, ne
seront pas contresignés par le Nonce : une nouveauté.) Vous
noterez que le Dieu législateur, sage et juste, évoqué ici
est pour ainsi dire non confessionnel. La morale n'est plus indissociable de la
religion positive et l'on postule même qu'un "cannibale" est
parfaitement capable de discerner les principes fondamentaux du Droit naturel
puisqu'il est capable de vivre en société. Tout homme est
doté de raison, tout homme "a raison". L'ambiguïté
de la langue française est ici instructive.
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Ces trois avancées
dont je viens de parler en physique mécaniste, en exégèse
scripturaire, en Droit international se confortent, s'associent et se diffusent
lentement dans les milieux lettrés.
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Mesurons la difficulté de
cette diffusion par un détail curieux. Claude Brousson (né en
1647, plus de cent ans après le De revolutionibus de Copernic, 1543) est
de quatre ans le cadet de Newton (né en 1643). Mais
l'héroïque pasteur du Désert avait été
antérieurement un avocat, à la formation purement
littéraire et juridique. On le verra donc récuser le mouvement de
la terre au nom de l'arrêt du soleil sur Gabaon à la prière
de Josué. On voit là combien fut lente, irrégulière,
inégale la diffusion de la distanciation critique par rapport au texte
sacré, et par conséquent par rapport aux mentalités
archaïques, reflétées souvent dans la Bible.
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J'en viens aux quelques
répercussions, aux résonances, aux ondes de choc, qu'il est
légitime d'associer à ces changements lents de mentalité,
qui deviennent très perceptibles dès la fin du XVIIe
siècle. Je rappelle le schématisme de l'exposé qui
précède. En réalité, la sensibilité prend
toute sa part dans les évolutions intellectuelles et c'est de la
sensibilité religieuse que je veux parler à présent :
celle du néo-protestantisme.
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1. Rappelons pour commencer la vision
traditionnelle de l'enfer -des peines atroces et éternelles qui
attendent les damnés. Rappelons au quotidien aussi l'omniprésence
d'un grouillement de diables innombrables, la fréquence des exorcismes,
de maisons hantées (comme celle du pasteur Perreaud en 1612), de
possessions diaboliques, de magie blanche et noire. Sorciers et
sorcières furent brûlés vifs pendant un bon siècle
et demi (car le Moyen Âge n'avait eu garde de tremper dans cette atroce
sottise, ce qu'on ne peut pas dire des luthériens ni des
réformés jusqu'au milieu du XVIIe siècle) ; tout cela sans
réduire le nombre des prétendus suppôts de Satan, au
contraire... Toutefois, en 1666, à sa fondation, l'Académie des
Sciences exclut les astrologues de ses membres présents et futurs (car
l'astrologie est fondamentalement géocentrique et ne deviendra
soi-disant et superficiellement héliocentrique que par des remaniements
maladroits et ultérieurs, cousus de fil blanc). Quatre ans plus tard, la
grande ordonnance criminelle de Colbert, en 1670, ne mentionne plus le crime de
sorcellerie. Peu à peu ce qui concerne celle-ci finira par relever du
folklore ou de la psychiatrie ; juristes, médecins, mais aussi un
jésuite, ont réussi à faire prévaloir leur
optique...
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Dès la fin du XVIIe siècle, un pasteur
réformé néerlandais, Balthazar Bekker, soutint que Satan
était un être unique et que la multiplicité des diables et
diablotins traditionnels n'avait pour origine que l'idolâtrie et le
polythéisme du paganisme antique. Bekker qui avait des sympathies
cartésiennes, fut condamné par un synode. En effet, Matth
8:28-31, entre autres, nous parle de possessions diaboliques au pluriel.
Pourtant, la municipalité d'Amsterdam décida de maintenir le
traitement qu'elle accordait au pasteur Bekker et de ne pas rétribuer le
successeur que le synode prétendait lui donner... Le pouvoir civil ne
voulait plus tenir compte d'une décision synodale... Celle-ci, du reste,
s'explique par l'idée alors répandue que, qui met en doute la
pluralité des démons ne va pas tarder à mettre en doute
l'existence de Satan, puis, très vite, à douter de celle de Dieu.
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Toutefois, il faut souligner les corrélations lointaines de la
thèse de Bekker : voilà mise en péril la multitude des
Anges, sans compter qu'un unique Satan face à Dieu met dangereusement en
lumière certaines implications dualistes de la dogmatique
chrétienne classique... Rappelons l'histoire médiévale de
la vieille femme qui achète deux cierges à l'entrée de la
cathédrale, l'un pour saint Georges et l'autre pour le Dragon : on ne
sait jamais... Bekker n'avait pas tort de parler d'une sorte de
polythéisme... Par ailleurs, à la fin du XVIIe siècle, la
justice expiatoire qui exige une innombrable population de damnés perd
de son évidence ancienne. Il cesse de paraître acceptable que Dieu
soit un si féroce défenseur de sa "gloire".
Progressivement, on commence à concevoir le châtiment, soit comme
une chance donnée au coupable de se réhabiliter, soit comme un
exemple qui arrête le criminel potentiel. Mais on ne comprend plus du
tout que ce soit une nécessité pour un Dieu bon et tout puissant
de damner à jamais les grands héros de l'Antiquité
("Saint Socrate, priez pour nous", aurait voulu dire Érasme),
de damner les enfants morts sans baptême, les Indiens d'Amérique,
presque toute l'Asie, toute l'Afrique, etc. Dès le début du
XVIIIe siècle on perçoit un obscur malaise chez les
prédicateurs, qui ne parlent plus guère de l'enfer. La pastorale
de la peur n'est plus de mise.
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2. Venons-en maintenant à un second
thème : celui des miracles et des prophéties, si longtemps
invoqués comme "preuve" de la vérité du Christianisme.
À l'époque que nous considérons, pour beaucoup d'esprits,
ils changent de statut du tout au tout : d'argument puissant (pour Pascal
encore), le miracle devient bien embarrassant (pour le pieux Malebranche, par
exemple, enterré ici même à l'Oratoire). Pour ce philosophe
-comme pour ses disciples et pour un nombre croissant de gens à la fin
du XVIIe siècle-, il serait tout à fait indigne de la sagesse et
de la puissance du Dieu créateur d'agir pour ainsi dire au coup par
coup, en bricolant : sa grandeur engage Dieu à ne promulguer que des
lois générales ; le surnaturel lui aussi obéit à
des lois générales. Malebranche est trop pieux catholique pour
esquiver les miracles : il en apporte une explication compliquée qui
suppose sa doctrine des causes occasionnelles. C'est l'ordre naturel et non
plus le désordre du miracle qui manifeste le mieux la grandeur de Dieu.
Dans des lois générales, (mouvement des corps) d'une infinie
fécondité d'effets gît l'éloquence insurpassable de
la preuve de la toute-puissance du Créateur, et non plus dans des faits
exceptionnels... Le grand Arnauld, scandalisé, écrira avec
pénétration que Malebranche veut faire "l'économie
des miracles"...
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Il en va de même pour les prophéties que les
avancées de l'exégèse ramènent
perpétuellement à des événements contemporains de
leur auteur. Ainsi, par exemple, peu à peu Jésus n'est pas le
Messie sans cesse annoncé dans l'Ancien Testament : il le devient
plutôt par des rapprochements de textes arbitraires.
L'exégèse rabbinique remporte ici une victoire éclatante
sur ces chrétiens qui récupéraient à leur profit
l'Ancien Testament.
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Le Dieu créateur manifeste sa grandeur par la
généralité et la simplicité des lois du mouvement.
Il faut se garder de l'anthropomorphiser : Voltaire dira plus tard dans une
épigramme percutante que "Dieu a fait l'homme à son image,
mais celui-ci le lui a bien rendu". Foin d'un artisan aux interventions
ponctuelles qui modifieraient l'ordre inexorable des lois physiques mais
célébration enthousiaste du Grand Architecte, du Grand Horloger,
une sorte de Démiurge qui n'est plus guère un Dieu sauveur, celui
d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, celui de Pascal...
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Les protestants avaient
seulement un peu moins de chemin à parcourir. Ils récusaient en
effet tous les miracles post-apostoliques et non relatés dans la Bible.
Ainsi, ceux que racontent les auteurs païens ou le Coran, la
Légende dorée médiévale et les miracles du XVIe
siècle attribués à saint François Xavier aux Indes.
Mais si l'on met en question tous les "miracles", on subordonne le
"surnaturel" à la Nature, ce qui incite à renoncer
à la notion de providence particulière. Certes, ce n'est pas
forcément renoncer à la notion de Providence, mais c'est renoncer
à en découvrir les cheminements -ce qui est scripturaire :
Ô altitudo (Rom. 11 :33). Les voies de Dieu demeurent
impénétrables à l'homme. En d'autres termes, est
éliminée cette providence particulière dont on avait fait
un usage si intempérant. Par exemple, dans les batailles
indécises, les deux adversaires, France et Espagne faisaient
célébrer des Te Deum pour apparaître victorieux à
leur opinion et aux neutres. Ce n'est pas nier les "causes finales"
mais seulement les évacuer que de nier, à la manière de
Descartes, qu'elles soient identifiables. Le mystère de la
Création, par un Dieu, bon d'êtres humains faillibles ne trouve
avec le "péché originel" et la liberté de
l'homme qu'une explication confuse. La double prédestination calvinienne
fait inéluctablement Dieu cause du péché et la
théodicée traditionnelle n'est plus que du verbiage. Wilfred
Monod, à bon droit, a considéré le Problème du Bien
comme beaucoup plus capital que le classique "problème du
mal". En un sens, le règne de Dieu est un avenir, non une
origine...
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3. À l'ébranlement culturel dont je viens de signaler
quelques traits, les Églises ont réagi de manières
différentes : le catholicisme romain, en gros, s'est crispé pour
quatre siècles au concile de Trente en un dogmatisme rigide et
intransigeant qui n'avait pas existé au Moyen Âge. En revanche,
les confessions protestantes ont peu à peu préconisé
souvent un programme de tolérance civile qui, pour elles, était
largement une nouveauté : ainsi des latitudinaristes anglais et de
certains théologiens genevois comme Jean-Alphonse Turrettini et ses
admirateurs. Il n'est pas douteux qu'a joué ici le contexte historique.
La Révocation de l'Édit de Nantes en 1685 fit passer le vent du
boulet sur tous les protestantismes européens : d'où une peur et
une haine du catholicisme qui n'ont pu que rapprocher entre eux tous les
mouvements issus de la Réforme. Chaque confession protestante s'est
plutôt perçue elle-même comme la meilleure et non plus comme
la seule valable et les autres dénominations ont été
considérées comme professant des erreurs d'importance secondaire.
De nos jours, l'œcuménisme est beaucoup plus large et l'idée
de la Bible comme unique révélation moins prégnante. La
règle d'or -et celle de l'hospitalité, de l'accueil- se retrouve
dans une foule de religions et de cultures. Depuis longtemps des
théologiens réformés isolés avaient
déjà enseigné qu'un nombre considérable de
catholiques romains atteignaient le salut éternel. Pour commencer, tous
les petits enfants morts très jeunes, baptisés ou non. Quand on
sait le taux de mortalité infantile de l'époque, voilà
sauvés beaucoup de catholiques. D'autre part, l'ignorance absolue
excuse, par exemple celle d'une vieille femme andalouse ou d'un berger sarde :
s'ils ont agi charitablement, ils connaîtront une heureuse
immortalité, en dépit de leurs erreurs crasses de dogmatique.
Cette tolérance relativement généralisée reste
très condescendante, mais peu à peu le mouvement deviendra
irrésistible qui conclut que nul n'a le monopole de la vraie doctrine.
Soulignons-le, c'est une manière significative de donner moins
d'importance que naguère aux formulations dogmatiques. Rappelons-nous
que Michel Servet, sur le bûcher, avait invoqué le "Fils du
Dieu éternel" et que s'il avait appelé à son secours
le "Fils éternel de Dieu" il n'aurait pas été
brûlable... La grammaire pesait lourd au XVIe siècle...
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À
la fin du XVIIe siècle, on commence à s'arrêter moins aux
termes -blasphématoires pour qui les entend- qu'à l'intention qui
les a dictés : c'était là ouvrir tout grand la porte
à la considération de la subjectivité du prochain -et
solidairement à celle de votre propre subjectivité. Ainsi
s'évaporent bien des cas de blasphème, de sacrilège et
d'hérésies. La notion d'hérésie est solidaire de
celle de dogme. Qui tient compte de la subjectivité ne peut que conclure
-pour employer les termes de Bayle (1686)- "qu'il n'y a rien de plus
abominable que de faire des conversions par la contrainte", une
affirmation par laquelle se trouvent réfutés "tous les
sophismes des convertisseurs à contrainte, et l'Apologie que saint
Augustin a faite des persécutions" -s'agissant alors de
persécutions à l'encontre des Donatistes, pour
l'évêque du ve siècle, et de celle des huguenots, pour
Bayle.
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Le néo-protestantisme dans son ensemble, en dépit de
furieuses querelles internes qui continuent à le déchirer (par exemple
anglicans- méthodistes, autour du Réveil, etc.), a
commencé un long cheminement vers une certaine laïcité : un
programme de neutralité religieuse de l'État, esquissé
dès l'Édit de Nantes en France et pratiqué aux Pays-Bas
à peu près dès 1630. Les Églises établies
relâchent à divers degrés le lien étroit qui si
longtemps avait attribué au pouvoir civil un rôle de bras
séculier au service des autorités religieuses. Ainsi se promeut
lentement un œcuménisme partiel -entre protestants- qui
s'élargira à notre époque quand le second Concile du
Vatican admettra le fait de la liberté de la conscience individuelle -et
donc un droit à l'erreur, affirmation difficile dont les protestants
avaient reconnu le bien-fondé deux siècles plus tôt, car un
programme de tolérance civile (limitée aux confessions issues de
la Réforme) avait accompagné constamment, comme cheval de
bataille, l'essor du néo-protestantisme.
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Le XVIIIe siècle va
forger le mot "bienfaisance", ce qui était implicitement
corriger l'antique liste des péchés capitaux, dans laquelle ne
figurait pas la cruauté, c'est-à-dire, pour reprendre un terme de
Ricœur, l'intolérable par excellence. Car la tolérance
civile ne suppose pas un relativisme universel ; le respect des personnes
n'entraîne pas l'acceptation de certains programmes (esclavage, racisme,
etc).
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Pour conclure, je voudrais proposer une mise en garde concernant le
"péché mignon" de tous les libéralismes
théologiques, à savoir la morgue, l'orgueil spirituel, arrogant,
qui confond esprit éclairé et cœur pur. Il ne faut pas
méconnaître tous les secours chaleureux qu'ont apportés
durant tant de siècles, à l'existence quotidienne des
Européens, une foule énorme de considérations
idolâtriques ou superstitieuses. S'il y a une thèse provenant des
Lumières dont notre siècle a montré la vanité
absolue, c'est bien celle de progrès automatique de l'humanité.
Il y a des choses à prendre dans l'invention augustinienne du
péché originel si nous savons en nourrir la notion de communion
des pécheurs, de fraternité. Par rapport à la
transcendance, le plus abruti des animistes pourrait bien n'être pas
différent du plus subtil des théologiens progressistes...
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Une
telle référence à la transcendance est la source la plus
sûre d'une attitude tolérante envers autrui, non pas certes une
tolérance sans limites -j'ai rappelé qu'il y a beaucoup
d'intolérable autour de nous-, mais un respect sans défaillance
pour les droits légitimes d'autrui. C'est une chance historique pour le
protestantisme, un effet de contexte politique et religieux, d'avoir tâtonné
le premier, non sans à-coups, vers un tel programme de tolérance.
N'y voyons aucun mérite intrinsèque.
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