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La métaphore et la foi |
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| Pierre-Yves RUFF | |
Nous parlons trop, sans doute, peut-être beaucoup
trop de la “parole”, mais nous parlons trop peu du langage.
Nous avons tendance à considérer que les mots sont
secondaires. Nous leur accordons une importance relative. L’essentiel
est et restera la bonne nouvelle de l’évangile.
Qu’importe la manière de la dire ! Chacun doit rester libre
d’exprimer comme il l’entend sa rencontre personnelle avec
Dieu. Certes.
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Mais la possibilité de transmettre la foi
dépend partiellement de notre façon d’en parler. Nous
voulons que l’Église vive. Nous n’y parviendrons pas en
nous taisant, ou encore en employant des termes devenus obscurs. Cependant,
des tabous planent sur nos mots. Jadis, l’homme a voulu enclore Dieu
dans des images gravées. Il a ensuite tenté de
l’emprisonner dans une loi, puis dans une Église.
Aujourd’hui, malgré nous, nous l’enfermons parfois dans
un langage. Les vieux mots nous rassurent. Nous avons du mal à les
délaisser. Mais ils ne servent plus vraiment la foi.
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Au début du siècle dernier, Tillich avait
adressé une sérieuse mise en garde. “ Nous parlons au
monde un langage qu’il ne comprend plus.” À son tour,
Bonhœffer ajouta en substance, quelques années plus tard, ceci :
Les mots qui disent la foi ne sont plus, de nos jours, limpides. Nous ne
les comprenons que vaguement. Ils désignent des
vérités que nous ne faisons que pressentir. Nous gardons
toutefois l’espérance qu’un jour nous en
découvrirons à nouveau le sens.
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Pourquoi certains mots deviennent-ils usés,
tandis que d’autres demeurent vivants ? Nos paroles humaines
sont-elles destinées à perdre peu à peu leur sens ? Si
oui, comment transmettre l’évangile ?
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L’Ecclésiaste posait déjà
ces questions. L’homme ne devrait-il pas se taire devant Dieu ?
N’est-ce pas marque d’un orgueil démesuré, que de
prononcer encore des mots en sa présence ? “Ne te presse pas
d’ouvrir la bouche, et que ton cœur ne se hâte pas
d’exprimer une parole devant Dieu ; car Dieu est au ciel, et toi sur
la terre : que tes paroles soient donc peu nombreuses.” |
Les mots n’expriment jamais ce qu’il nous
faudrait dire. Dieu sera toujours autre que ce que nous dirons de lui.
Barth le rappelait : seul Dieu pourrait parler convenablement de
lui-même. On pourrait donc, dans la ligne de
l’Ecclésiaste, reprendre le mot d’ordre de Wittgenstein :
“Ce qu’on ne peut parler, il faut le taire”. Tais-toi,
et tâche de comprendre la parole de ton Dieu — voilà ce
qu’on devrait répondre à tous les prédicateurs.
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Nos mots sont usés. Et pourtant, nous pouvons
parler à Dieu. Or, parler à Dieu, ce sera toujours parler de
Dieu. Malgré les limites de nos mots, il faut parler. Il existe
d’ailleurs plusieurs formes de paroles. Il en est qui
prétendent exprimer la vérité. Il en est qui en disent
quelque chose. Il en est aussi de plus humbles, qui s’adressent
à Dieu. L’apôtre Paul l’affirmait : “La
parole est près de toi, dans ta bouche et dans ton cœur. Or,
c’est la parole de la foi, que nous prêchons. C’est en
croyant dans son cœur qu’on parvient à la justice, et en
confessant de la bouche qu’on parvient au salut.” |
On peut tenter de définir les choses, vouloir
décrire des vérités. On emploiera alors des concepts.
On élaborera des théories. Cela participe à la
grandeur de l’homme. Mais ce n’est pas en vérité
la manière adéquate de prononcer une parole de foi.
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Dans l’évangile, Jésus ne propose
pas de théorie. Il n’apporte pas une doctrine. Il interpelle.
Il déconcerte, par l’usage fréquent de paraboles, de
métaphores, d’images ou de symboles. Ces figures ne sont pas
seulement décoratives. Bien entendu, nous voulons tenter de les
comprendre. Nous vivons dans le désir de détenir, sinon des
certitudes, du moins des notions cohérentes. La parabole peut donc
paraître approximative, quand ce n’est pas obscure.
Déjà les disciples s’en offusquaient. Pourquoi
Jésus parlait-il en paraboles ?
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Les travaux de Ricœur peuvent nous aider à
le comprendre. La métaphore ne parle pas toujours. Mais elle peut,
parfois, reprendre un sens qui semblait occulté. Sa portée se
réveille. Elle devient vivante. Elle donne à penser. Elle
n’explique pas vraiment. Mais elle propose un monde, dans lequel il
nous est possible d’exister. Dans ce monde, nous pouvons vivre
pleinement, avec nos possibles les plus propres.
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On assiste parfois au phénomène inverse.
Il arrive qu’une métaphore ne parle plus. Elle n’est
plus porteuse de sens. Elle devient banale, usée. Elle
n’évoque que le passé. Dans l’histoire de notre
pays, de nombreuses images, employées jadis pour désigner les
souverains, n’ont plus cours. Nous ne rêvons plus d’un
Roi Soleil ou d’un Aiglon. Ces images ont eu leur usage, et elles
sont usées.
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La métaphore est donc fragile. D’aucuns
aimeraient s’en passer. Mais il n’existe pas de langage
purement théorique. Fréquemment, les mots abstraits sont en
fait des métaphores usées. On les appelle des concepts. On en
fait un objet de savoir. On veut y lire la vérité. À
l’origine, il s’agissait pourtant de termes symboliques.
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Il est facile de le comprendre en abordant
d’autres cultures. Les bouddhistes, nous dit-on, croient à la
réincarnation. L’existence de vies successives fait partie de
leur doctrine. C’est parfois vrai aujourd’hui. À
l’origine, la perspective était autre. La réincarnation
était une métaphore. Elle voulait dire que nous reproduisons
les mêmes erreurs. Nous tournons en rond, jusqu’au moment
où nous découvrons la possibilité d’aller
au-delà de certaines limites. La réincarnation était
une métaphore. Elle est peu à peu devenu un objet de
croyance. On l’a comprise de manière matérielle. Elle
est devenue un trait de doctrine. Cela a dénaturé sa
signification.
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Dans notre histoire, on peut trouver bien des exemples
similaires. Christ nous a apporté le salut. Cette intuition figure
parmi les plus anciennes du christianisme. On l’a exprimée de
multiples manières. On a parlé du Royaume, de la nouvelle
naissance, de la vie éternelle, et même de la
résurrection de la chair. C’était là une
métaphore. Les chrétiens n’attendaient pas la
reconstitution surnaturelle des molécules de leurs corps. Ils
affirmaient qu’il est possible d’entrer dans le Royaume, non
pas en morceaux, mais avec la totalité de notre être.
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La résurrection de la chair était une
manière de dire l’espérance. Nous entrerons dans la vie
éternelle. Nous n’y serons pas morcelés. Nous y vivrons
en totalité. Mais la métaphore est devenue un dogme. On
l’a comprise de manière matérielle. Elle a perdu son
pouvoir d’évocation, sa saveur et son éclat. Elle
n’éclaire plus la foi. C’est aujourd’hui une
métaphore usée.
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Cela ne remet pas en question l’intuition
qu’elle a pu exprimer. Le salut reste au cœur de notre foi. Mais
il faudrait le formuler différemment. Tillich
préférait dire que Christ nous a offert la possibilité
de nous réconcilier avec nous-mêmes, avec les autres et avec
Dieu. J’aime dire qu’il est la parabole vivante de notre Dieu.
Il est venu nous proposer un monde. Nous pouvons y entrer, avec la grandeur
et la fragilité de notre condition humaine. Nous pouvons y vivre, en
étant pleinement nous-mêmes. Le rencontrer, c’est
découvrir l’univers nouveau, qu’il est venu fonder.
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Des gestes symboliques, parfois, sont pris dans les
doctrines et perdent leur saveur. Communier, c’est exprimer la foi,
dans le cadre d’un engagement communautaire. On y a vu une action
supposée concrète. On l’a comprise comme la
transformation matérielle d’un morceau de pain. Le symbole a
été rationalisé, enclos dans un ensemble
verrouillé de certitudes. Il a fallu en retrouver la signification
première.
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Les doctrines sont faites de mots usés.
C’est pourquoi elles font leur temps. Il faut toujours les
réformer, tenter de retrouver leur sens originaire. Mais les paroles
de l’évangile ne passent pas. Leurs images restent vives.
Elles nous éclairent. Elles nous invitent à vivre
au-delà de l’apparence. Elles indiquent ce qui, sans elles,
resterait indicible.
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Jésus utilisait des métaphores. Nous ne
pouvons parler de lui mieux qu’avec des métaphores. Il est la
parabole vivante de Dieu. On ne le dira jamais mieux qu’avec des
paraboles. Mon rêve serait de retrouver la force qui existait avant
que l’homme ne veuille tout emprisonner dans des théories. Peu
importe, par exemple, de préciser ce qu’il en est d’une
double-nature. L’essentiel est de reconnaître Christ comme
porteur de l’Esprit de Dieu. C’est de découvrir en lui
la parabole vivante de Dieu.
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À l’époque de la Réforme,
une voix s’était élevée, rappelant
l’importance d’un langage qui ne s’en tiendrait pas aux
seules certitudes. En ce temps-là, on ne parlait pas encore de
métaphores. On employait le terme de trope, ou de tropisme. Le trope
n’établit pas une définition. Il ne fournit pas un
savoir immédiat. Il exprime une intuition. Il suggère ce que
l’on veut dire. Pour le comprendre, il faut voir au-delà de la
lettre. Il faut déplacer son regard.
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Pour Zwingli, les mots et les gestes de la foi devaient
être des tropes. Dieu est lumière. Dès l’instant
où apparaît un soleil, dès lors qu’il y a de la
lumière, nous sommes en présence d’un langage
métaphorique. C’est le langage approprié pour exprimer
la foi.
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Nous rêvons parfois de vérités
intangibles, faciles à comprendre. Nous sommes mal à
l’aise devant ces images que nous ne cernons qu’à
moitié. On a donc reproché à Zwingli de leur accorder
une telle importance. Déjà les disciples regrettaient que
Jésus en ait fait la modalité de son enseignement.
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Mais la parabole ne subit pas l’usure rapide des
autres mots. Elle nous rappelle nos limites. Elle nous invite à
tenter toujours de mieux comprendre l’existence et le monde.
L’essentiel n’est connu que de Dieu seul. Christ restera pour
nous l’objet d’une recherche. Mais sa parole nous guide,
même si nous ne la comprenons que partiellement. Nous pouvons tenter
de discerner son enseignement. La vérité de
l’évangile, sans la recherche de la vérité, ne
serait plus qu’une moitié de vérité. C’est
à cette recherche que nous sommes appelés. N’y
renonçons jamais, aussi nombreux que puissent être nos jours.
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