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La révélation |
|
| André GOUNELLE | |
Contrairement au mot “théologie”,
qui ne se trouve pas dans la Bible, celui de révélation
s’y rencontre fréquemment : une cinquantaine de fois dans
l’Ancien et le Nouveau Testament. Il sert même de titre
à l’un des livres bibliques, l’Apocalypse (terme
qui veut dire en grec “révélation”). | |
Mon article comportera quatre parties. La
première indiquera ce que veut dire exactement le mot
“révéler”. La deuxième distinguera les
religions de sagesse et les religions de
révélation. La troisième se demandera où et
comment a lieu la révélation divine. La
quatrième s’interrogera sur ce qui est
révélé, sur l’objet ou le contenu de la
révélation. | |
1. En quoi consiste l’acte de révéler ? | |
Le mot grec qu’emploie le Nouveau Testament, apokaluptô, signifie
exactement “découvrir”, “dévoiler”.
On l’emploie, par exemple, pour l’acte de tirer le rideau
d’une scène de théâtre au début
d’une pièce, pour celui d’ôter le couvercle
d’une boîte, pour celui d’enlever le masque placé
sur un visage. Révéler consiste à rendre visible,
à montrer ce qui auparavant était dissimulé. Cette
opération implique trois éléments : un sujet agissant,
un objet, et un destinataire. | |
Premièrement, toute révélation
nécessite un événement qui rende visible, qui fasse
percevoir ce qui auparavant échappait au regard. Elle inaugure
une situation nouvelle, elle met de la lumière là où
il n’y avait que de l’obscurité ; elle opère un
changement. Ce changement est l’œuvre d’un être ou
d’un objet qui communique quelque chose, qui le fait connaître,
qui permet de le découvrir. Le verbe
“révéler” désigne un acte, et tout acte
est fait par un acteur ; il implique un sujet agissant ; il renvoie
à l’intervention de quelqu’un qui montre et
dévoile. | |
Deuxièmement, la révélation
suppose quelque chose qui était auparavant caché,
inconnu, ignoré ou secret. Ce qui est visible, apparent,
évident, ce que tout le monde peut voir ou savoir ne fait pas
l’objet d’une révélation. On ne peut pas
dévoiler ce qui n’est pas voilé. Il n’y a
révélation que là où existait un mystère
que la révélation va dissiper. | |
Enfin, la révélation s’adresse
à un destinataire, à un bénéficiaire. Elle
ne se produit que si quelqu’un la reçoit, et se met à
voir ou à savoir ce qui auparavant lui était obscur. Si je
parle dans le désert, sans être entendu de personne, il
n’y a évidemment pas révélation : un secret
dit, mais non entendu n’est pas révélé. | |
Quand l’un de ces trois éléments
manque, il n’y a pas à proprement parler
révélation. On peut donc la définir ainsi : elle
communique à des gens une connaissance qu’ils n’ont
pas spontanément, naturellement, une connaissance qu’ils
n’acquièrent pas ni ne conquièrent par leurs propres
moyens, mais que quelqu’un ou que quelque chose leur donne. | |
Entre parenthèse, je signale qu’en grec,
ce qu’a souligné le philosophe Heidegger, le mot alèthéia, qui veut
dire la vérité ou le vrai, signifie
étymologiquement ce qui n’est ni caché, ni
voilé. Dans la pensée grecque existe par
conséquent un rapport étroit entre
“révélation” et
“vérité” ; la connaissance de la
vérité demande qu’on enlève le voile qui la
cache ; la révélation, parce qu’elle dévoile,
conduit à la vérité. | |
2. Révélation, sagesse et initiation | |
Après cette définition ou cette analyse
de ce que veut dire révéler, j’aborde la seconde partie
de ce parcours qui va distinguer deux types, deux sortes ou deux
catégories de religions, qui n’accordent pas la
même place, la même valeur ou la même importance à
la notion de révélation. | |
- Les religions de sagesse | |
En premier lieu, nous avons des religions qui se
fondent non pas sur une révélation, mais sur une sagesse.
Selon elles, le croyant doit atteindre une connaissance de Dieu et parvenir
à une pratique de la vie sainte par ses propres moyens, par ses
efforts personnels, par sa réflexion, sa piété, et son
action. L’être humain découvre lui-même la
voie du salut, en s’aidant, certes, de l’enseignement de
“maîtres”, mais cet enseignement n’a rien de
surnaturel. Il est purement humain et, en l’assimilant, on
devient l’égal des “maîtres”. Le croyant
progresse, et s’approche de la vérité par toutes
sortes d’exercices spirituels (pratique de la méditation, de
l’ascèse, etc.). On dira souvent dans ce cas, pour reprendre
des termes bouddhistes, que le croyant est un
“éveillé”, ou un
“éclairé”, mais on ne parlera pas de
“révélation”. En effet, il
s’éveille, et s’éclaire tout seul. La
vérité ne lui est pas donnée ni communiquée, il
doit la trouver lui-même. Il est le sujet agissant, et sa religion
dépend essentiellement de lui ; elle repose sur ce
qu’il est et sur ce qu’il fait. La religion est le chemin que
l’être humain prend pour aller vers Dieu et pour
découvrir la vérité : être
humain -> Dieu. | |
Dans cette première catégorie, se rangent
de nombreuses religions asiatiques, mais aussi beaucoup de celles de
l’Antiquité. | |
- Les religions de révélation | |
Elles ont pour caractéristique de se fonder, ou
de prétendre se fonder sur une action de Dieu. Selon elles, Dieu
intervient à certains moments dans la vie des êtres humains.
Il se manifeste à eux ; il leur délivre des messages. Il leur
fait des promesses, et leur donne des commandements. Parmi les religions
qui ne s’appuient pas sur une sagesse, mais sur une
révélation, on range principalement le judaïsme, le
christianisme et l’Islam, qui diffèrent en ce qu’ils ne
se réclament pas exactement des mêmes
événements révélateurs (même s’ils
en ont certains en commun). | |
Dans les religions de ce type, la
révélation a toujours Dieu pour sujet. C’est Dieu qui
révèle. Il va vers les êtres humains, et la religion
est le chemin qu’il emprunte pour les rencontrer, les trouver,
les amener; à lui. Le mouvement inverse donc celui des
religions de sagesse : Dieu ->
être humain. | |
Les êtres humains peuvent recevoir la
révélation, lui rendre témoignage, mais non la
provoquer, ni l’opérer, ni s’en passer. Sans elle, ils
sont impuissants ; ils sont plongés dans les ténèbres,
condamnés à l’ignorance et à l’erreur. On
souligne donc très fortement que tout dépend de
l’initiative de Dieu. Comme le semeur de la parabole (Matthieu 13,4
et parallèles), il sort de chez lui, de sa demeure (il ne reste pas
passif ou oisif, il ne s’enferme pas dans son autosuffisance). Il
répand sa semence ; il œuvre et travaille dans le monde qui est
son champ. Il est actif, tandis que l’être humain, comme les
terrains de la parabole, reçoit cette semence, et est, en tout cas
dans un premier temps, passif. Il bénéficie de quelque chose
qui lui est donné, et sans quoi rien ne serait possible. | |
- L’initiation | |
Je termine cette seconde partie, en introduisant un
troisième terme à côté de sagesse et de
révélation, celui d’initiation. Dans les faits, les
religions, quelle que soit la catégorie à laquelle elles
appartiennent, utilisent beaucoup l’initiation. Elles se donnent pour
tâche ou pour mission de transmettre la sagesse ou la
révélation dont elles se réclament de
génération en génération. Les anciens
instruisent les jeunes qui n’ont donc pas à
acquérir la sagesse tous seuls, par leurs propres moyens, ou qui
n’ont pas à attendre qu’une révélation
leur soit directement faite. On les initie à la sagesse
essentielle, ou à la révélation fondamentale
; on leur en communique l’essentiel. Cette tâche
d’initiation conduit à donner une grande importance
à la tradition (la tradition biblique ou la tradition
ecclésiastique). Elle prémunit les religions de
révélation contre le danger que représentent les
“illuministes”, c’est-à-dire ceux qui
s’imaginent bénéficier d’une nouvelle
révélation. Les courants majeurs du christianisme, par
exemple, soulignent beaucoup que la révélation est accomplie
en Jésus-Christ, et que le croyant entre dans une
révélation déjà faite. Il ne
reconnaît donc pas ni n’accueille de nouvelles
révélations, ou, en tout cas, il les soumet à la
norme de la révélation néotestamentaire. | |
3. Où et comment Dieu se révèle-t-il ? | |
Par quel moyen, de quelle manière, par quel
instrument Dieu se fait-il connaître des êtres humains ?
Où leur dévoile-t-il ce qu’il est, ce qu’il veut,
qui ils sont et comment ils doivent vivre ? La question a évidemment
une importance décisive pour les religions
révélées. Elles se différencient entre elles
essentiellement par le fait qu’elles ne situent pas au même
endroit la révélation divine. | |
Pour m’en tenir aux religions bibliques, on y
trouve quatre grandes réponses à notre question, des
réponses qui, d’ailleurs, ne sont pas forcément
exclusives l’une de l’autre. | |
1. La révélation dans la nature | |
Pour la première réponse, Dieu se
manifeste dans la nature, par le moyen d’un certain nombre
d’objets et d’êtres naturels. Par exemple, il se
révèle à Moïse sous la forme d’un buisson
qui brûle sans se consumer, ou dans une éruption volcanique.
Il se révèle à Élie, également, dans le
Sinaï, dans un vent très doux et subtil. Pour le psalmiste,
Dieu se révèle dans la splendeur des cieux (Psaume 19). On
parle donc ici de révélation naturelle. | |
Il ne faut pas confondre, comme on le fait trop
souvent, théologie naturelle et révélation
naturelle. Ce sont des notions proches l’une de l’autre, mais
cependant différentes. On appelle “théologie
naturelle” toute connaissance de Dieu que l’être humain
peut acquérir par lui-même, par ses propres moyens, à
partir de son savoir, de sa réflexion, de ses sentiments ou de
ses intuitions. On peut figurer la théologie naturelle par le
schéma suivant : être humain ->
nature -> Dieu. | |
L’être humain est actif, il est le sujet
d’un savoir qu’il acquiert par ses propres moyens, tandis que
Dieu est passif, objet de savoir. La révélation naturelle
correspond à cet autre schéma : Dieu
-> nature -> être humain. | |
Dieu est actif, il s’adresse à
l’être humain ; il l’atteint en se servant
d’éléments de la nature. Ainsi, il existe des
théologiens qui refusent toute théologie naturelle, mais
qui acceptent une révélation naturelle. | |
2. La révélation dans l’histoire | |
À la question : “où Dieu se
révèle-t-il ?”, on trouve une seconde
réponse qui dit qu’il se manifeste essentiellement dans
l’histoire, dans des événements qui marquent la vie des
personnes, ou des peuples, voire celle de l’humanité tout
entière. Par exemple, Dieu se révèle au peuple
d’Israël en le faisant sortir du pays d’Égypte, en
le faisant passer de l’esclavage à la liberté. Dans la
foi juive, l’exode joue un rôle capital et décisif ; il
s’agit de l’acte essentiel de Dieu, plus important et plus
significatif que celui de la création. Pour les chrétiens,
Dieu se révèle essentiellement dans cet autre acte
historique qu’est la crucifixion et la résurrection
de Jésus. Bien entendu, quand on affirme le caractère
central de ces actes, on ne veut pas dire qu’ils soient
isolés. Ils sont précédés par une histoire qui
les prépare, et ils sont suivis d’une autre histoire qui en
découle. Déclarer que Dieu se révèle dans
l’histoire ne signifie pas qu’il se manifeste
également à chaque instant, et dans tous les
événements. Il y a des temps forts, ce que le Nouveau
Testament appelle des kairoi, et des temps plus faibles ; il y a des événements
décisifs, et d’autres qui ont une valeur minime. Ainsi, pour
les premiers chrétiens, la Résurrection
représente un moment décisif, capital ; aucun autre ne peut
lui être comparé, ni même ne l’approche en
importance. La fin des temps, la venue du Royaume, la parousie
(c’est-à-dire le retour du Christ pour installer une
nouvelle terre et de nouveaux cieux) sera aussi un temps très
fort (mais pas autant que celui de Pâques). Par contre, la
période qui va de la résurrection à la parousie est
faible ; elle est un “entre temps”, un entre deux temps, une
période où le croyant vit d’un souvenir et d’une
espérance, mais pas d’une actualité comme dans les
moments décisifs. La thèse de la révélation
historique peut se représenter ainsi : création
-> exode -> résurrection -> parousie. | |
Entre les moments décisifs, il existe des
périodes où la foi se définit et se vit dans la
tension entre un passé et un avenir. Pour reprendre les
catégories que j’ai utilisées tout à
l’heure, à la Pâque — juive comme
chrétienne —, on a un moment de révélation,
tandis que les flèches représentent des
périodes où la foi vit et se nourrit d’initiation.
| |
Un dernier mot sur cette seconde réponse.
Très souvent, les partisans d’une révélation
historique font remarquer qu’on a tort de parler de
révélation naturelle, parce que les faits que l’on
range dans cette rubrique relèvent en réalité de
l’histoire. Ainsi, le buisson ardent, ou l’éruption
volcanique du Sinaï sont des événements au
même titre que la sortie d’Égypte. On pourrait retourner
l’argument : ce qu’on appelle événement
historique ne relève-t-il pas de phénomènes naturels ?
La distinction entre “nature” et “histoire” leur
paraît donc superficielle. | |
3. La révélation par la parole | |
Pour la troisième réponse, Dieu se
révèle par sa parole, autrement dit par des discours et
des textes. Ceux qui défendent cette thèse font remarquer
que les événements que je viens de mentionner, sortie
d’Égypte, résurrection du Christ, ne nous diraient
strictement rien, s’ils n’avaient pas été
accompagnés et suivis par des paroles : des paroles qui les
annoncent, les expliquent ou les commentent et qui les proclament. Si Dieu
avait agi de manière silencieuse, s’il avait
délivré les Hébreux de leur esclavage sans rien leur
dire ou leur faire dire, si le Christ était mort sans avoir
enseigné et prêché, s’il était
ressuscité sans que personne ne le sache et n’en parle, il
n’y aurait pas de révélation. La
révélation réside donc dans la parole, même
si cette parole a pour support ou pour illustration un
événement. À l’appui de cette thèse,
on peut mentionner les récits caractéristiques de miracles
dans l’évangile de Jean. Les miracles frappent leurs
spectateurs, mais ils ne provoquent pas la foi ; au contraire, ils
renforcent les réticences, les refus,
l’incrédulité de certains assistants. Ce qui fait
croire, ce qui constitue une révélation de Dieu, ce
n’est pas la guérison elle-même, mais la parole qui
l’accompagne. | |
La logique de cette troisième réponse
conduit à accorder une très grande importance à la
Bible. Pour la seconde réponse, ce qui est fondamental, ce sont les
événements que racontent la Bible ; la Bible n’est pas
la révélation, mais le récit écrit par des
témoins qui racontent les événements dans lesquels
Dieu s’est révélé. La troisième
réponse, au contraire, donne plus d’importance à ce que
dit la Bible qu’à ce dont elle parle. Il se peut que les
récits de l’Exode déforment les faits, que tel ou
tel passage de l’évangile raconte des choses qui n’ont
jamais eu lieu, qui ne se sont pas effectivement produites. Cela n’a
pas grande importance, car la révélation se trouve dans le
discours et non dans l’événement que relate le
discours. | |
4. La révélation sans
intermédiaire | |
Je note enfin une quatrième et dernière
réponse. Elle estime que Dieu se révèle directement
à notre âme, dans notre intériorité, sans
intermédiaire. On peut parler ici de mysticisme, de
présence immédiate de Dieu dans notre vie. Cette
réponse estime que la nature, l’histoire et la parole
sont des moyens pédagogiques qui doivent nous conduire à
une communion intime, à la perception directe de Dieu dans une
adoration et une contemplation dépouillées de tout
élément extérieur, qui ne font appel à aucun
instrument. Dans les réponses précédentes, on
peut comparer la révélation à une lettre que
quelqu’un envoie. Il y a bien révélation, mais
incomplète, partielle, limitée, peut-être
déformée par le papier. Tandis que la
révélation mystique ressemble à un tête à
tête où l’on entre en communication directement, sans
intermédiaire avec Dieu. Pour les mystiques, cette
révélation suprême arrive en aboutissement d’un
long travail : d’un travail de Dieu qui attire l’âme, qui
la purifie, qui l’élève petit à petit
jusqu’à lui ; travail de l’âme humaine qui accepte
la route difficile, parfois ardue où Dieu l’entraîne.
Cette quatrième réponse, que l’on trouve dans tout
un secteur de la spiritualité catholique, a toujours
rencontré des réticences et des objections dans le
protestantisme, parce qu’elle implique un dépassement de la
parole divine. | |
Je n’ai pas ici à trancher le débat
entre ces quatre positions. Elles ne sont pas toujours incompatibles.
J’ai noté, par exemple, que le buisson ardent pouvait
être compris aussi bien comme révélation par la nature
que par l’histoire. On peut aussi noter que la Bible n’oppose
pas geste et discours, événement et parole : la parole
est pour elle un événement, et les événements
sont une manière de s’exprimer. Dans chacune des
réponses analysées, il s’agit d’indiquer une
dominante (Dieu se révèle surtout ainsi), et non pas
d’établir un monopole (Dieu se révèle seulement
ainsi). | |
4. L’objet de la révélation | |
J’en arrive à la quatrième partie :
quel est l’objet ou le contenu de la révélation,
que nous apprend-elle, ou que nous communique-t-elle ? Qu’est-ce
que Dieu nous révèle ? À cette question, on a
proposé quatre grandes réponses. | |
1. Des doctrines | |
Premièrement, pour beaucoup, Dieu nous
révèle des doctrines, ou plus exactement des dogmes qui
nous sont révélés. Ils voient dans la
révélation un enseignement qui communique un savoir.
Elle nous fournit un certain nombre de connaissances dont l’origine
divine nous garantit l’absolue vérité. Par elle,
nous apprenons le secret de toutes choses. | |
Ainsi, dans l’antiquité, les premiers
théologiens chrétiens ne cessent d’expliquer au monde
païen que les chrétiens possèdent la vraie
philosophie, la véritable gnose (“gnose” signifie
connaissance ou science), qui explique ce qu’est le monde,
l’être humain et Dieu. Entourés de gens qui
ignorent ou qui se trompent, les chrétiens sont ceux qui
savent, grâce à la révélation. | |
Au Moyen-Âge, les théologiens scolastiques
distinguent deux éléments dans la
révélation : d’abord, l’acte de Dieu qui
rencontre, qui entre en contact par exemple avec Moïse au Sinaï,
ou avec le prophète Ésaïe dans le temple de
Jérusalem ; ensuite, le contenu de ses paroles, ce qu’il dit,
par exemple, les tables de la loi ou le livre du prophète.
L’acte révélateur donne naissance à un
donné révélé, à savoir la Bible. La
Parole vivante fait surgir des écrits, des textes que l’on
peut étudier et où se trouvent consignées les
vérités révélées. Le croyant
d’aujourd’hui ne vit pas l’événement ou
l’acte révélateur ; par contre il a accès
au donné révélé. | |
Cette première réponse se heurte à
trois grandes objections. | |
D’abord, elle favorise une conception très
intellectualiste de la foi. Croire signifie ici adhérer à un
certain nombre de dogmes. On se préoccupe alors beaucoup de la
bonne doctrine, et l’on fera de
l’hérésie le péché majeur. Par
contre, la piété, la relation vivante avec Dieu, le
service concret du prochain passent au second plan. Pendant longtemps
en Europe, l’Église s’est montrée plus
sévère pour les anti-trinitaires que pour les pillards, les
assassins, les violeurs et les tyrans. | |
Ensuite, comprendre ainsi la révélation
conduit presque inévitablement à des conflits
désastreux entre la foi et la science. L’Église a
condamné Galilée (1632), et s’est opposée autant
qu’elle a pu à Darwin (1925, procès du singe) au nom du
savoir qu’elle croyait trouver dans la Bible. | |
Enfin, on peut se demander si on peut vraiment tirer de
la Bible un corps de doctrine. Quantité de tensions,
d’oppositions, de conflits, de contradictions traversent la Bible.
Elle est plurielle et pluraliste. Quand on essaie de l’harmoniser, de
la concilier, de la systématiser, inévitablement on la
trahit. | |
Ces trois objections font que peu de théologiens
aujourd’hui soutiennent cette première réponse.
Elle reste, cependant, assez répandue parmi les
chrétiens. | |
2. L’être de Dieu | |
Le théologien Karl Barth me servira à
illustrer la seconde réponse. Selon lui, dans la
révélation, “Dieu se donne à
connaître lui-même”. Dieu ne révèle
pas des doctrines, mais ce qu’il est. Il est à la fois le
sujet et l’objet de la révélation, ou pour dire la
même chose autrement, le révélateur se confond avec le
révélé. Je donne trois précisions sur cette
seconde réponse. | |
Première précision. Dans la
révélation, Dieu manifeste, dévoile la
réalité même de son être. Dieu ne se trouve pas
derrière sa parole, mais en elle. Il ne faut pas le comparer
à quelqu’un qui écrit une lettre pour donner des
informations à son correspondant, mais à quelqu’un qui
se déplace, qui fait une visite pour rencontrer quelqu’un,
pour établir une relation vivante avec lui. Dans sa
révélation, Dieu n’envoie pas quelque chose, il
vient à nous. | |
Deuxième précision. Barth évite
ainsi l’intellectualisme qui menace la première
réponse. Il voit dans la révélation une rencontre
vivante, un événement existentiel qui nous touche dans notre
être. Dieu ne communique pas un savoir, une doctrine ; il entre
en contact avec nous. Toutefois, Barth n’exclut nullement le savoir
ou la doctrine. Au contraire, dans cette rencontre, nous apprenons à
connaître Dieu et à en parler justement. La
révélation ne communique pas la juste doctrine, mais une
bonne doctrine est la conséquence de la
révélation. | |
Troisième précision. Pour Barth, la
révélation s’identifie à Jésus-Christ ;
elle se concentre en lui. La révélation se fait donc dans un
événement historique dont témoigne la Bible. La Bible
n’est donc pas la révélation, mais le document de la
révélation. Il en résulte une certaine manière
de la lire : le croyant, à chaque page, doit se demander ce
qu’elle dit de Dieu. Là réside son témoignage et
son message et non dans ce qu’elle dit du monde, de la nature, de la
politique, etc. | |
3. La vie authentique | |
La troisième thèse se trouve, entre
autres, chez Bultmann. À la question : “qu’est-ce
qui nous est révélé ?”, Bultmann répond :
“la vie”, par quoi il entend la vie véritable, la vie
authentique, la vie libérée, la vie sauvée. La
révélation a pour objet le salut. Elle nous dit comment nous
sommes sauvés et ce que signifie être sauvé. Je
souligne trois points. | |
Pour Bultmann, à la différence de ce que
nous avons vu dans la première réponse, ce qui compte dans la
révélation, c’est l’acte révélateur
beaucoup plus que ce qui est révélé. Une image nous
aidera à comprendre. Quand quelqu’un se trouve dans le
chagrin, le fait de se tenir près de lui et de lui parler avec
affection a plus d’importance et de signification que les mots et les
phrases que l’on prononce. Pour Bultmann, la révélation
n’est pas un discours, mais une rencontre et une présence.
Cette rencontre et cette présence changent la vie du croyant,
ce que ne fera pas un enseignement ou une doctrine. | |
Barth et Bultmann s’accordent pour voir dans la
révélation une rencontre existentielle avec Dieu. Mais Barth
pense que cette rencontre nous donne un savoir sur Dieu et permet de
développer une doctrine. Tandis que pour Bultmann, dans cette
rencontre nous percevons l’action de Dieu, la manière dont il
nous atteint, nous touche et nous transforme, mais son être demeure
toujours inconnu. Nous savons ce que Dieu est et fait pour nous. Nous
ignorons ce qu’il est en lui-même. Pour Barth, la
révélation révèle qui est Dieu, pour
Bultmann elle révèle ce qu’est la vie avec Dieu. | |
Bultmann s’inscrit là dans une tradition
théologique très forte dans le protestantisme. Elle remonte
à Mélanchthon, l’ami et le collaborateur de
Luther, qui déclarait que connaître le Christ ne
signifie pas connaître la nature de son être, mais
éprouver ses bienfaits. Elle a été reprise
par Calvin qui affirme que la Bible enseigne ce qui est nécessaire
au salut et rien d’autre. Tout le reste relève, selon le
Réformateur français, de spéculations vaines. Cette
même ligne se continue dans le piétisme et dans le
libéralisme qui estiment que l’objet de la
révélation, c’est le salut, c’est une vie
transformée. | |
4. L’avenir | |
Dans un livre publié il y a trente ans, sous le
titre Théologie de
l’espérance, Moltmann a
proposé une quatrième réponse. Il voit dans la
révélation essentiellement une promesse. Elle annonce
l’avenir que Dieu nous prépare et vers lequel nous allons.
Elle ne porte pas sur ce qui est, sur ce qui existe actuellement, mais sur
ce que le monde et l’être humain sont appelés
à devenir par l’action de Dieu. Je fais trois remarques sur
cette dernière réponse. | |
Premièrement, selon Moltmann, Dieu se
révèle toujours pour promettre quelque chose. La
promesse apparaît au départ avec Abraham, et elle rebondit
à chaque étape de la vie d’Israël. Il y va de
même pour les chrétiens. Par sa révélation, Dieu
nous met en marche vers le but qu’il nous annonce, vers lequel il
nous envoie, et nous conduit. | |
Deuxièmement, la révélation ne
décrit pas cet avenir qu’elle nous promet, sinon de
manière très générale. Elle ne nous apprend pas
ce qui se passera à la fin des temps, ni comment seront les
choses dans le Royaume de Dieu. Elle nous ouvre à un ailleurs que
nous ne pouvons pas décrire ni imaginer, mais qui nous mobilise,
nous met en marche. La révélation n’est pas un
programme, mais une orientation. | |
Troisièmement, parce qu’elle annonce un
avenir, la révélation contredit la réalité
présente. Elle ne parle pas de ce qui est, mais elle évoque
ce qui n’est pas encore. Elle se situe donc en décalage,
à distance, en opposition avec la réalité. Elle ne
nous coupe pas du présent, mais nous incite à le transformer
et à agir pour la venue de cet ailleurs promis. | |
Voilà donc ces quatre réponses. Pour ma
part, j’écarte la première qui dit que Dieu
révèle des dogmes. J’adopte la troisième
qui déclare que Dieu nous révèle la vie authentique,
réponse qui à mon sens englobe la seconde et la
quatrième : car la vie authentique implique une relation
vivante avec Dieu et nous ouvre vers l’avenir auquel il nous appelle.
| |
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