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La théologie du Royaume |
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| Pierre-Yves RUFF | |
"Quant au jour et à l’heure, nul ne les connaît, pas même les anges dans le ciel, pas même le Fils, mais seulement le Père." |
Le texte de l’évangile que nous venons de
lire a été fréquemment utilisé par les ariens
et les unitariens. Il souligne, de fait, que le Père et le Fils ne
sont pas à égalité dans le domaine du savoir.
Voilà un coup porté à la notion de Trinité.
Cela dit, c’est une Trinité étrange que celle de Marc.
Si l’histoire l’avait retenue, nous aurions baptisé au
nom du Père, du Fils, et des anges qui sont dans le ciel. La formule
paraît étrange. Et de même paraît étrange
que des théologiens, dans l’histoire, aient tenté de
sauver une forme de Trinité, en transformant le Saint-Esprit en chef
des anges. |
Mais mon projet, ici, n’est pas de
développer ces aspects. Je vous propose une méditation en
trois parties, accompagnée d’une remarque préalable. Je
parlerai pour commencer de l’apocalyptique. J’évoquerai
ensuite le messianisme. Je finirai avec la théologie du Royaume. |
Mais, tout d’abord, une remarque. Quand,
aujourd’hui, nous désirons produire une déclaration
commune, nous commençons par discuter. Certains souhaitent
ceci ; d’autres souhaitent cela. Nous recherchons un compromis.
De là, le plus souvent, des écrits insipides, qui ne plaisent
vraiment à personne, mais qui ne déplaisent pas trop.
C’est la mode du consensus. |
Aux temps anciens, nul n’aurait
procédé ainsi. Certes, on pouvait débattre. Mais le
débat prenait une autre forme. Dans un texte commun, chacun avait sa
place. On la lui accordait en fonction de son importance, numérique
bien sûr, ou surtout politique. On préparait un livre. Une
minorité aurait sa page, une autre, plus importante, en aurait cinq,
tel groupe en aurait vingt, et tel autre quarante. |
La conséquence est que vous trouverez, au sein
d’un “même” écrit, des sensibilités
très différentes, et parfois divergentes. Quand nous
lisons, nous essayons d’harmoniser les points de vue. Mais, en
réalité, ils sont souvent inconciliables. C’est le cas,
notamment, des trois modèles culturels que sont l’apocalypse,
le messianisme, et l’appel à construire le Royaume. Ce sont
là trois façons de dire le devenir dans la foi. Mais leurs
présupposés, comme leurs conséquences, divergent
radicalement. |
1. La littérature apocalyptique
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Commençons par l’apocalypse. Il en existe
bien des formes. Mais nous aurons, toujours, une vision cosmique, de
grands tableaux figuratifs, des tremblements de terre, les modifications
des luminaires, et le surgissement des anges. |
Nous y voyons, très volontiers, un reliquat
mythologique, une vision du monde dépassée, les traces
d’un temps archaïque. |
Bien davantage, des chrétiens en ont fait
— et en font aujourd’hui — un usage totalitaire.
Nous connaissons la rhétorique de la menace, si
éloignée de la douceur de l’évangile.
L’apocalypse, c’est souvent le ressort d’un
évangile de la peur : “Convertissez-vous, repentez-vous,
et rejoignez nos rangs : ceux des élus. Car demain, il sera
trop tard.” Cela conduit au sectarisme. Nous avons vu, en certains
cas, ce qu’il pouvait produire, quand on le pousse jusqu’au
bout. Pris de délire, des femmes et des hommes se
précipitent vers la mort. |
Mais la mythologie a la peau dure. Pour rester dans
l’obscurantisme, je pourrais évoquer tel chef
d’État contemporain, se prenant pour l’archange Michel,
levant son glaive pour combattre ce qu’il nomme :
“l’axe du mal”. Au nom de l’évangile, dans
la structure même des fictions apocalyptiques, nous voyons resurgir
le spectre des croisades. Phénomène inquiétant, quand
ces croisés modernes se voient octroyer le soutien, fût-il
discret, de certains chefs d’Eglise. Nous voyons apparaître un
véritable œcuménisme de l’oppression et du
mépris. |
Pour être juste, je nuancerai mon propos par
trois points. |
D’abord, l’écriture apocalyptique
produit des fictions littéraires. Il faut les lire comme des
œuvres d’art, et non pas comme des traités
théologiques, nous disant en quoi il nous faudrait croire. |
Ensuite, dans certaines apocalypses, on ne parle que
des élus. C’est le cas de celle de Marc. Nous n’y
trouverons pas d’ange exterminateur. |
Enfin, à l’origine, l’apocalypse
n’est pas le texte d’un puissant. C’est
l’écriture figurée des minorités
opprimées. Quand on est démuni, en proie aux tourmentes
d’un siècle, on rêve volontiers de quelque intervention
divine. Et si le chef des anges venait à mon secours ?
L’apocalypse, c’est la parole de l’opprimé,
qui rêve de libération. Comprise ainsi, elle est tout à
fait respectable. |
Il reste qu’elle demeure dangereuse, car elle
s’inverse vite en son contraire. Souvent, le révolutionnaire
d’aujourd’hui devient l’oppresseur de demain. |
2. Le messianisme
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J’en viens au messianisme. Il exprime
l’immense espoir d’un devenir meilleur. On peut le rapprocher
de l’apocalyptique. A ceci près qu’on pourrait dire que,
si le messianisme intervient avant la défaite,
l’apocalypse est écrite après. |
Le messianisme exprime une espérance. Demain
sera meilleur. Mais il revêt aussi bien des dangers. Aux premiers
temps du christianisme, on attendait le retour proche du Messie.
L’apôtre Paul en déduisit qu’il ne fallait plus se
marier. Et puis, le temps passa. On chercha des excuses. Aux yeux de Dieu,
disaient certains, une génération pouvait durer longtemps. Ou
bien, “cette génération”, dont Jésus nous
parlait, n’était pas celle des disciples.
C’était, probablement, la nôtre. Calvin en était
convaincu. D’ailleurs, il en avait la preuve :
l’Antéchrist venait juste de s’installer au Vatican.
Voilà un argument irréfutable. On pourrait, sans
problème, l’employer aujourd’hui. |
Chez les théologiens, on rencontrait quelques
approches plus subtiles. Ils méditaient sur l’inscription
particulière des chrétiens dans le temps. Nous vivions,
disaient-ils, entre un “déjà” et un “pas
encore”. Jésus était déjà venu, mais pas
encore revenu. Il en était de même du Royaume. Vaste
programme, mais qui vise peut-être, avant tout, à faire du
chrétien un être différent des autres… Toutefois,
je ne vois pas quel homme, ou quelle femme, vivrait sans un avant et un
après. |
Je pourrais insister sur le risque du messianisme. Les
religions se sont souvent comprises comme les seules vraies, les seules
à pouvoir apporter au monde l’expression de la transcendance,
les seules à pouvoir incarner la vérité fondée
en Dieu. Afin de justifier cette croyance identitaire, on proclamait que
son Messie était le seul Messie, que son Prophète
était le seul Prophète ou, mieux encore, qu’il
était carrément le fils de Dieu. |
(À ce sujet, j’ouvre une
parenthèse. Nous avons tous en tête le Prologue de Jean. Nous
avons l’impression qu’il affirme que Jésus est le fils
unique de Dieu. Mais il dit de Jésus : nous avons
contemplé sa gloire, une gloire semblable à celle d’un
fils unique de Dieu. Tout est dans le “semblable”. Fin de la
parenthèse.) |
En affirmant la suprématie de son
prophète, un peuple affirme celle de sa religion. Mais, ce faisant,
il affirme surtout la sienne. Et nous ne sommes plus, dès lors, dans
des questions de foi. 90 % de la mythologie chrétienne vise
à légitimer la suprématie politique de Rome, puis de
l’Occident. |
Mais les temps actuels nous offrent une chance, et une
chance inespérée. C’est que, précisément,
les antiques mythologies ne parlent plus. Nombre de textes de la bible
sont pour nous illisibles. Nombre de textes des Eglises n’ont pas
davantage de sens, dans le monde contemporain. Cela plonge d’aucuns
dans l’affliction. Je dis que c’est là une chance. Car,
de fait, le message demeure. |
Nous n’avons pas besoin, pour lire
l’Évangile, de dire que Jésus est le Messie. Car il est
suffisant, mais aussi plus crédible, de voir en lui un homme, et qui
fut, parmi d’autres, porteur de transcendance. Nous n’avons pas
besoin, pour lire l’Évangile, d’attendre son retour sur
les nuées, dans le fracas retentissant de ses cohortes
d’anges. Nous pouvons retrouver le Maître de sagesse, qui
appelait chacun à l’idéal de justice et de paix. Nous
n’avons plus besoin, pour découvrir l’horizon de la foi,
d’en passer par la religion. |
3. Le Royaume
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Et j’en viens au troisième modèle,
bien différent, à la fois des fictions apocalyptiques et de
l’attente du Messie. On pourrait l’appeler la
“théologie du Royaume”. Le mot paraît un peu
daté. Mais ce n’est trop grave, car il y va d’un Royaume
sans roi. |
Nous en avons l’évocation dans le Sermon
sur la montagne. Il y va de l’exhortation à construire un
“royaume éthique”, pour reprendre les mots de Kant. Il y
va de l’appel à rechercher un idéal inatteignable, mais
qui n’exclue personne, et permette une action aujourd’hui dans
le monde. Il y va de la mise en place d’une vision spirituelle, qui
prend la forme de l’humain. |
Si j’attends le Messie, ou une apocalypse, je
peux rester les bras croisés. Peut-être attendrai-je
longtemps. Mais peu importe : quoi qu’il en soit, Dieu agira.
Mais si je mets en place un idéal éthique, je ne peux pas
rester passif. Il faut trouver les mots adéquats pour le dire. Il
faut mener, aussi, les actions nécessaires et utiles, en vue de
construire le monde de justice, de paix et de fraternité, que cet
idéal me propose. |
Quand aucun oppresseur ne pourra croire agir au nom de
Dieu, quand aucun opprimé n’aura plus à rêver
d’intervention divine, alors ce monde sera proche. C’est ainsi
que je transcrirais la comparaison du figuier. |
Je conclurai avec une remarque sur la manière de
dire le message. “Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne
passeront pas”, dit le texte de Marc dans une très belle
formule. Pourtant, nous le savons : si le ciel et la terre passent,
toute parole passera. Aucune religion n’est immortelle. Et les
paroles passent plus vite encore, quand on les dit avec des mots qui ont
perdu leur sens. |
Aujourd’hui, la tâche est urgente, car la
parole ne parle plus. Il nous faut repenser l’Évangile. Mais
il ne suffit pas de repenser et de redécouvrir des mots qui aient un
sens. Sans les actes qui l’accompagnent, toute parole est vaine. La
tâche est donc immense. Mendiants de l’esprit et artisans de
paix trouveront, cependant, par quel chemin les accomplir. |
Un dernier mot, quand même, et ce sera ma
véritable conclusion. L’idéal impossible du Sermon sur
la montagne présente aussi ses risques. Il serait de vouloir imposer
une morale. Il serait de vouloir exiger que notre vie sur terre soit
à l’image de l’idéal. Cette tendance existe, dans
l’histoire du christianisme. Elle a des conséquences
désastreuses. Car, alors, il est désormais interdit
d’être soi-même. |
L’idéal impossible du Sermon sur la
montagne me semble un encouragement. Il nous appelle à aller
au-delà de nous-mêmes. Mais il est bon, peut-être, de ne
pas oublier pour autant le message d’une “lettre aux
églises” : “Voici ce que dit l’Amen, le
témoin fidèle et véritable, le commencement de la
création de Dieu : Je connais tes œuvres. Je sais que tu
n’es ni froid ni bouillant. Puisses-tu être froid ou
bouillant !” |
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