Han Ryner, Le cinquième évangile

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Han Ryner, Le cinquième évangile

Le cinquième évangile

 
Han Ryner
Avant-propos de Pierre-Yves Ruff
 
Postface de C. Arnoult
Collection Sources laïques

     
    Libre-penseur et libertaire, Han Ryner (1861-1938) fut un écrivain de génie. On lui doit notamment un livre, Le cinquième évangile, qui a la forme d’une paraphrase, mais est en fait une réappropriation tout à fait remarquable des évangiles. S’il ne s’agit en aucun cas d’être ici fidèle à l’histoire, et moins encore de faire œuvre d’exégète, Ryner ne renoue-t-il pas pour autant avec le souffle profond de l’Évangile ? Tel fut du moins l’avis des libéraux, notamment Étienne Giran, qui non seulement en fit un éloge, mais le prêcha lors de cultes dominicaux… Nous en donnons ici deux extraits.
    […] C’est pourquoi, ouvrant la bouche, [Jésus] commença à les enseigner :
    Heureux les pauvres en esprit ; car le royaume des cieux est à eux.
    Mais, sans le laisser continuer, Nathanaël, fils de Tholomaï, l’interrogea :
    Dans la plaine, tu annonçais : Heureux les pauvres. Maintenant tu annonces : Heureux les pauvres en esprit.
    Pourquoi ta parole a-t-elle changé et que signifie ta parole nouvelle ?
    Jésus lui répondit : On voit moins de choses dans la plaine que lorsqu’on est assis au sommet de la montagne.
    Dans la plaine, j’étais un homme qui voit encore peu de choses et j’étais un homme dont la langue bégaie.
    Et, m’adressant à ce peuple qui ne sait pas tout ce que vous savez, j’essayais de leur dire ce qu’ils pouvaient comprendre.
    Maintenant je suis un homme qui voit un peu plus de choses et je suis un homme dont la langue est délivrée. Et je veux dire tout ce que je vois, afin que vous compreniez.
    Quand je disais dans la plaine : Heureux les pauvres ; ils entendaient : Malheur aux riches. Et ils désiraient faire du mal aux riches.
    Or n’est-ce pas assez que les riches fassent du mal aux pauvres ? Et pourquoi les pauvres feraient-ils du mal aux riches ?
    Les pauvres auxquels je parlais ne sont-ils pas semblables aux riches, habitants de la même plaine et malheureux du même malheur ?
    Hélas ! hélas sur tous les esclaves des richesses. Mais cet esclavage est de deux sortes :
    Quelques-uns sont possédés par les richesses qu’ils ont, mais beaucoup sont possédés par les richesses qu’ils n’ont pas.
    Et le désir des seconds, comme l’inquiétude des premiers, n’est-il pas servitude et géhenne ?
    La crainte de perdre et la crainte de ne pas acquérir ne sont-elles pas le même mal vu de deux côtés différents ?
    Or celui qui marche sous le poids du jour et sous un fardeau écrasant ne sera pas soulagé, s’il retourne le fardeau sur ses épaules, mettant en haut ce qui était en bas, en bas ce qui était en haut.
    Heureux seulement celui-là qui, ayant su rejeter le fardeau et le souvenir du fardeau, marche avec un corps délivré et avec un esprit délivré,
    Heureux ceux qui, étant dans l’affliction, ne s’amusent point par l’espérance que les autres seront à leur tour dans l’affliction ; car ceux-là seuls seront consolés pour toujours.
    Heureux les débonnaires car, lorsqu’ils hériteront de la terre, ce ne sera pas victoire d’un jour et conquête d’une heure ; mais ce sera la joie éternelle.
    Heureux ceux qui, ayant faim et soif de la justice, n’essaient point de se rassasier et de se rafraîchir avec de la violence et du sang.
    Car ceux qui se croient justes et qui veulent la violence sont des affamés qui, désespérant de jamais rencontrer du pain, portent des pierres à leur bouche.
    Et ils tentent le Seigneur leur Dieu. Mais Dieu ne fera pas de prodige en leur faveur et ils briseront leurs dents contre les pierres.
    Et, lorsqu’enfin nous découvrirons le pain de la justice, les gencives sanglantes de ces insensés ne pourront plus mordre dans le pain.
    Mais les affamés de justice qui se seront écartés de la violence, ceux-là un jour seront rassasiés.
    Heureux les miséricordieux ; car eux seuls obtiendront miséricorde.
    Ô mes fils bien-aimés, vous êtes le sel de la terre ; mais, si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ? Et, si la justice devient contrainte ou violence, avec quoi fera-t-on encore de la justice ?
    Vous êtes la lumière du monde. Ne laissez pas venir jusqu’à votre flamme les ordures qui d’abord, vous entourant d’une fumée mal odorante et épaisse, vous cacheraient à tous les yeux et qui bientôt vous éteindraient.
    Et moi, mes fils, que suis-je venu faire au milieu de vous ? Suis-je venu abolir la Loi ou l’accomplir ?
    Mais qu’est-ce que la Loi ? Est-ce la ville où il faut arriver ? Est-ce seulement un chemin qu’on peut suivre ? La Loi est un chemin vers la justice.
    Ceux-là donc qui sont arrivés dans la ville, n’ont plus à suivre le chemin. Par quelque moyen qu’ils soient arrivés, c’est comme s’ils avaient parcouru le chemin tout entier.
    Et ceux-là qui sont arrivés à la justice, qu’ils abolissent la loi dans leur cœur. Car ils l’ont accomplie, et elle ne peut plus leur servir, et elle pourrait leur nuire.
    La route va jusqu’à la porte de la ville. Mais, dans la ville, elle n’est plus la route.

    Et Jésus s’éloigna, laissant Saul tout ému de pensées nouvelles.
    Mais Saul avait mal entendu. Car, au lieu d’écouter, il songeait : Voici, le Christ a vaincu la mort ;
    Et sa victoire est, pour tous ceux qui y croiront, une promesse de victoire. Mon corps ressuscitera comme son corps est ressuscité, ou peut-être même je ne mourrai point.
    De sorte que, au lieu de prêcher l’amour, Saul prêcha Christ premier né d’entre les morts et promesse de résurrection pour quiconque croirait en lui.
    Parfois il lui arriva, comme à tous ceux qui parlent au peuple, de proclamer l’amour, disant que l’amour est tout.
    Mais c’étaient paroles vides et qui le trompaient un instant sur la vérité de son cœur. Car, esclave d’une foi grossière et d’une grossière espérance, il ne connut point les profondeurs libres de l’amour.
    Et il fut la cymbale retentissante autour de laquelle se groupent les essaims d’abeilles.
    Et, sous le nom de liberté, il établit une servitude nouvelle.
    Car, au lieu de la servitude des mains, il établit la servitude des esprits ;
    Et, s’il détruisit la foi à la Loi, ce fut pour édifier la loi de la Foi.


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