La revanche du signe

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La revanche du signe
ou le retour de l'ostensoir

 

Pierre-Yves Ruff
    Je commencerai par une remarque un peu naïve. Un débat a eu lieu, récemment, autour de ce qu'on appelle, selon les cas, le voile ou le foulard. Le débat m'a surpris. À propos du voile, je n'ai pas d'opinion. Je n'ai jamais rêvé d'une population voilée. Je ne fais pas non plus des cauchemars quand je vois un foulard. Et je me suis posé cette question : pourquoi un tel débat, et pourquoi aujourd'hui ?
    Je n'ai pas vraiment de réponse. La question est complexe. Elle met en jeu des éléments très disparates. On mélange un peu tout : la conception de la féminité, notre rapport au corps, le droit de chacun à se vêtir comme il l'entend, mais encore les relations entre la religion et la laïcité, l'existence des signes, l'appartenance à la communauté, le rôle particulier de l'enseignement, sans oublier - bien entendu - la question de l'Islam, enfant mal accepté du christianisme.
    Chacun de ces aspects mériterait, à lui seul, un débat. On devrait le mener de manière plus réfléchie. Nous sommes en un temps, dit-on, de rationalité. On valorise le débat collectif, permettant d'établir un consensus. C'est du moins l'idéologie dominante.
    Dans le cas du foulard, prétendu islamique, on est loin de cette démarche. La fixation sur le cas de quelques gamines en dit long. Elles deviennent le symbole - non pas de l'Islam - mais de trois aspects intimes : la féminité, l'enfance, la foi. Nous sommes dans un contexte purement émotif. Un sociologue a pu parler d'"hystérie collective". Avec le débat sur le voile, l'irrationnel est revenu sur la scène publique.
    Autour de ce débat, je vous propose un parcours en trois temps. Pour commencer, je rappellerai ce qui fait, à mes yeux, qu'une loi mérite son nom. La loi n'est pas l'arbitraire du jour. Elle n'est pas le caprice du prince. Elle doit être juste. Certains critères permettent de le vérifier.
    Dans un deuxième temps, j'évoquerai les termes du débat. L'ostensible, l'ostentatoire, voilà des mots que nous avons fréquemment entendu - et parfois découverts. Le choix des termes est surprenant. Que veut dire, en un temps où l'obscurantisme religieux n'est plus de mise, un débat sur des mots que plus personne ne comprend ?
    Dans un troisième temps, j'établirai un parallèle. Les mots sont des signes linguistiques. La loi que l'on prépare a pour objet le signe religieux. Qu'est-ce qu'un signe ? Que signifie un signe ? Qu'appelle-t-on un "signe religieux" ? Réfléchir sur le langage permet de percevoir ce qu'est un signe. C'est peut-être plus motivant que des histoires de foulard.
    La loi
    Mais je commence par la loi. Elle comporte trois aspects. Tout d'abord, il est bon de poser des limites. La vie collective l'impose. Il y a de l'inacceptable. Il doit, par conséquent, y avoir de l'inaccepté. Au nom du vivre-ensemble, au nom - également - d'une certaine idée de l'homme, on ne peut pas tout tolérer. Je m'en tiendrai à deux exemples. Les comportements violents ou injurieux, les déprédations de biens privés ou publics, doivent être sanctionnés.
    Poser des limites comprend - hélas - une part de violence. On impose une loi. On limite la liberté. On sanctionne des comportements jugés déviants. On punit, on réprime. En soi, c'est regrettable. Mais poser des limites permet, précisément, de limiter la violence. La civilisation est autre chose que la guerre de tous contre tous. Une loi est juste, quand elle permet de vivre sous le régime d'une moindre violence.
    Deuxième remarque. Dans tous les cas, la loi doit être universelle. Elle doit - si elle est véritablement une loi - pouvoir être appliquée partout et par tous. Ce qui est mal, et vraiment mal, ne l'est pas tel jour à telle heure. Ce qui s'avère répréhensible ne dépend pas de mon sentiment personnel. Une loi juste n'est pas dictée par l'opinion publique ; elle ne dépend pas de la seule volonté d'un homme. Elle serait alors un caprice du prince, un paravent du totalitarisme. Elle correspondrait à la version désabusée de Machiavel.
    Troisième remarque. La loi, pour être universelle, doit être universellement connue. Nous connaissons le proverbe républicain : "Nul n'est censé ignorer la loi". Il nous faut la connaître. Pour cela, il nous faut la comprendre.
    Je résume ces trois remarques. Une loi juste limite la violence. Elle est universelle, applicable partout et par tous. Enfin, elle est compréhensible. Dans l'esprit de l'Europe moderne, ce sont les trois aspects qui fondent la légitimité de la loi.
    Qu'en est-il, dans le cas du foulard ? On a dit que le voile est le symbole de la violence exercée sur les femmes. En fait, il est une pratique culturelle. L'apôtre Paul n'était pas contre. Les diaconesses le revendiquent, ainsi que les soeurs catholiques ou les veuves de la Sicile. Il est d'un usage courant dans certaines cultures. Et même s'il va de pair avec un statut moindre de la femme, interdire un symbole ne change rien à la réalité. La loi envisagée ne limitera pas la violence.
    Deuxième aspect. La France est le pays des Droits de l'homme. Cela veut dire qu'elle est porteuse d'un idéal universel. Pourtant, depuis quelques années, cela n'est plus une évidence. L'idée se développe, selon laquelle chaque culture a ses propres particularités. On en déduit que même l'idéal des Droits de l'homme n'a pas le même sens, selon que l'on est en France ou en Chine. Dans le cas du foulard, on interdit ici ce qui a cours là-bas. La France devient alors un pays parmi d'autres, avec ses coutumes aléatoires, sa règle du jeu particulière. Nous devenons une communauté, au moment même où nous prétendons résister au communautarisme. C'est peut-être un signe des temps.
    Enfin, troisième aspect. La loi doit être rédigée dans un idéal de clarté. Le choix des termes, "ostensible" et "ostentatoire", est ici très symptomatique.
    Les mots
    Attachons-nous aux termes. "Ostensible" et "ostentatoire" viennent tous deux du même verbe, ostendere, qui signifie "montrer". Dans notre langue, "ostentatoire" comprend une notion d'excès, d'indiscrétion. Un sentiment peut être ostentatoire ; une toilette aussi. Un geste de charité peut être effectué avec ostentation. L'aspect ostentatoire ne tient jamais à l'acte. Il provient de la manière de l'accomplir, de l'exprimer, de le mettre en lumière sur la scène publique.
    Stendhal considérait l'ostentation comme une qualité typiquement féminine. Il affirmait : "les femmes mettent de l'ostentation dans tout, y compris dans la grandeur d'âme". Il n'en déduisait pas qu'il fallait interdire les femmes !
    "Ostensible" a un sens plus banal. À l'origine, est ostensible ce que l'on peut montrer sans gêne, ni inconvénient. Au XIXe siècle, le mot prendra deux sens. Il pourra désigner ce que l'on fait sans se cacher. À l'occasion, il pourra qualifier ce que l'on fait par désir d'être remarqué. Ici encore, nous sommes dans un registre subjectif. Nous n'avons pas accès à l'intention de l'autre. Aucune loi ne pourra interdire une intention.
    Pourquoi donc le Législateur a-t-il choisi ces termes ? Le choix des mots n'est jamais anodin. Mais le langage repose sur des règles complexes. Ce qui est vrai du langage, du signe linguistique, est vrai du signe religieux. Là réside, pour moi, le noyau du débat.
    Par rapport au langage, il existe un vieux rêve. C'est l'idéal d'une lisibilité absolue. Que chaque mot ait un sens, et un seul. Que chaque chose soit à sa place. Que tout soit aisément identifiable. Que chaque humain ait son nom propre, et qu'il n'y ait pas d'homonymes (c'est pour cela qu'on a créé le numéro d'Urssaf). Et, pourquoi pas, que chaque religion ait son symbole. C'est l'idéal d'un monde parfaitement ordonné. C'est le vieux rêve d'une police des signes.
    Mais en réalité, rien ne se passe comme cela. Un mot en évoque toujours un autre. Un signifiant fait signe vers plusieurs signifiés. À l'inverse, des choses prennent sens, même en dehors des mots. Bien entendu, il y a des règles dans le langage. Mais toujours le signe échappe à la loi. C'est vrai du signe linguistique. C'est vrai du signe religieux.
    Prenons l'exemple des mots "ostensible" et "ostentatoire". Pourquoi ces termes, que l'on n'emploie plus guère, ont-ils été ressuscités ? Probablement car ils appellent un autre mot, jamais cité dans le débat. C'est l'ostensoir. C'est le soleil caché, qui éclaire le choix des termes, s'agissant de la religion. C'est un objet sacré dans le rituel catholique. Il contient les hosties, destinées à l'adoration des foules. De nos jours, on l'exhibe parfois sur la scène publique. L'été prochain, vous pourrez l'adorer à Villedieu-les-Poêles. Une procession le conduira en grandes pompes. Il en est ainsi tous les quatre ans, lors du grand sacre organisé par les chevaliers de Malte. L'ostensoir a pour essence l'ostentation. Mais à part quelques laïcards, cela ne chagrine personne.
    Voilà comment un mot, sans même qu'on l'évoque, peut influer sur un débat. Voilà comment il interfère dans le signe. Le mot absent peut avoir plus de poids que le mot prononcé.
    Le signe
    De la même façon, le symbole interfère sur le symbole. Revenons à nos voiles. De manière classique, le voile est associé à la féminité. L'Égypte ancienne connaissait une Isis voilée. Plus près de nous, Nietzsche affirmait que la femme s'avance toujours voilée. Bon nombre de mariées, le jour de leur mariage, reproduisent le rituel du voilement et du dévoilement. Le voile est alors associé à la sensualité. Cela n'a rien à voir avec l'Islam. Mais cela explique en partie pourquoi, dans le débat actuel, on assiste à des crispations irrationnelles.
    Le symbole échappe à la loi. Il intervient dans un contexte où les symboles communiquent, se transforment, se modifient. Il existe une errance du signe, dont la signification n'est jamais stable. Le svastika orne des temples tibétains. Ailleurs, on l'interdit, car elle évoque la croix gammée. Le crucifix est un objet cultuel. Pour certaines adolescentes, il évoque surtout les films de Madonna.
    Certains signes nous heurtent, nous irritent. Ce sont, en général, les signes d'une appartenance à un groupe différent du nôtre. On peut, bien entendu, les interdire. Mais aussitôt, un autre signe apparaîtra. Les chrétiens auraient dû le savoir. Quand on a interdit leur iconographie, ils ont inventé l'emblème du poisson. De même, les protestants français, lors des persécutions, ont produit un symbole nouveau : porter une chemise, à l'extérieur du pantalon. On peut interdire des signes. On peut, toujours, en créer de nouveaux. Aucune loi ne pourra l'empêcher.
    Pour résumer, il y a une errance du signe, qui échappe à la loi. Il y a une errance de la métaphore, qui échappe en partie aux règles du langage. Il y a une errance de la dimension symbolique, qui produit l'ouverture de l'existence.
    À ce stade, nous pourrions nous sentir perdus. Tout parle, mais on ne sait jamais de quoi. Il existe des mots, mais ils s'entrecroisent, et parfois s'entrechoquent. Il y a des symboles, mais qui changent de sens. Comment se repérer dans un monde de signes ?
    L'Évangile peut apporter un début de réponse. Je pense, bien entendu, à l'évangile selon Jean. Contrairement à Matthieu, Marc et Luc, l'auteur est très discret sur le miracle. Il n'aime pas les preuves de puissance. Il les juge, peut-être, par trop ostentatoires. Mais il emploie le terme "signe", pour indiquer ce qui revêt un sens profond. Durant sa vie, Jésus va accomplir trois signes.
    Le premier intervient à l'occasion des noces de Cana. Jésus transforme de l'eau en vin. Cette eau, nous dit le texte, est destinée au rituel de purification. Elle provient de six vases de pierre, chacun contenant deux à trois mesures - entre douze et dix-huit, c'est-à-dire un total imprécis. Apparemment, peu de personnes se rendent compte de ce signe, hormis les serviteurs et les disciples, peut-être aussi la mère de Jésus.
    Le second signe a lieu également en Galilée, à nouveau à Cana. Jésus rencontre un officier du roi, résidant à Capernaüm. L'officier lui demande de guérir son enfant. Nous sommes alors à la septième heure de la journée. Jésus se montre réticent. Mais il dit pour finir : "Va, ton fils vit". À l'instant même, l'enfant n'est plus malade.
    Le troisième signe a lieu quand Jésus a quitté Jérusalem, pour traverser encore la mer de Galilée. Une foule nombreuse y assiste. C'est le signe de la multiplication des pains et des poissons. Cinq pains et deux poissons - encore le chiffre sept - vont devenir une abondance. Mais il en restera douze paniers.
    Tels sont, dans le quatrième évangile, les trois seuls signes de Jésus. Mais comment les interpréter ? Quelques indices nous sont fournis. À Cana, lors des noces, il y a six vases de pierre. Six est le chiffre de l'imperfection. On en déduira aisément qu'un rituel de cette sorte n'est pas désiré par le Maître. Le second signe a lieu dans le secret. Il est marqué du chiffre sept, chiffre de perfection. Le troisième se déroule au vu de tous. Il permet de passer du chiffre sept au chiffre douze, de la perfection à la complétude. Ensuite, dans l'évangile selon Jean, il n'y a plus de signe.
    Les signes de Jésus sont toujours des transformations. L'eau devient vin, la maladie est transformée en guérison, l'insuffisance cède la place à l'abondance. Trois ou quatre symboles fondamentaux sont ainsi associés : le vin, la vie, le pain et le poisson.
    Mais que faire de tout cela ? Les symboles suggèrent. Nous percevons qu'ils nous dirigent vers un message fondamental. En même temps, nous ne cernons jamais lequel. Ils sont, en quelque sorte, des supports de méditation. Ils se regardent, un peu comme un tableau. Leur sens exact, à jamais, nous échappe.
    On peut, bien entendu, faire semblant d'avoir compris. C'est le choix usuel des fondamentalismes. Le vin et le pain n'indiquent que la Cène. La vie est la résurrection du Christ. L'ensemble des trois signes est contenu dans le culte dominical. C'est la même attitude que celle qui voudrait que chaque mot ait un sens, et un seul.
    Mais en ce cas, on a perdu toute la profondeur du signe. Je dirai même : on a perdu toute la profondeur de la vie.
    Il est en de même dans notre existence personnelle. Il existe des signes. Personne ne peut dire ce qui est signe pour un autre. Chacun peut percevoir ce qui est signe dans sa vie. Mais pour qu'un signe soit vraiment signe, il faut qu'il revête une force, sans que jamais je puisse dire exactement quelle est sa signification.
    Le signe indique. Il évoque. Il suggère. Il est une force de proposition, d'ouverture vers l'avenir. Il échappe toujours à la loi. Il est du côté de la vie. Il est, le plus souvent, du côté de la foi. Il n'est jamais du côté de la loi.
    Comment conclure ? J'ai évoqué des niveaux différents. J'en suis parfaitement conscient. Entre le signe d'appartenance, le signe linguistique et les signes de Jésus, il y a des différences considérables. En même temps, on glisse vite de l'un à l'autre. Pourquoi ? Parce que le signe est toujours situé dans la dimension symbolique. Il entre dans le registre de la métaphore, et non pas de la rationalité.
    On veut interdire des signes. On produit, dans le débat public, le retour de l'irrationnel. Il est plus sage de laisser faire. À notre époque, on veut domestiquer le signe, dans un monde où l'on veut tout rationaliser. C'est ainsi que le signe se venge.
    Voilà pourquoi il est urgent de revaloriser le signe. Ce qui fait sens, et vraiment sens, est toujours au-delà des mots.
(Document theolib.)

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