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Appel à une nouvelle Réforme |
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| John Shelby Spong | |
Au XVIe siècle, l’Église chrétienne,
qui avait été l’origine principale de la
stabilité du monde occidental, entra dans une période de
soulèvements internes violents. Avec le temps, ces
soulèvements ont été appelés
“Réforme protestante”, mais durant les violences
elles-mêmes, on employa des qualificatifs moins attractifs.
L’institution qui s’appela elle-même le “corps du
Christ” rompit la première le débat. Ensuite vinrent
l’acrimonie, puis la violence et la contre-violence et finalement la
guerre ouverte entre chrétiens protestants et chrétiens
catholiques. Cela produisit la Guerre de cent ans et le conflit entre
l’Angleterre et l’Espagne, dont le paroxysme fut la destruction
de l’Armada espagnole en 1588. Cette destruction fut globalement
interprétée comme une défaite du Dieu catholique de
l’Espagne par le Dieu protestant de l’Angleterre.
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Aujourd’hui, comme nous regardons ce conflit
ecclésial avec un recul de plus de quatre-cents ans, il est
surprenant de constater à quel point les arguments
théologiques divisant les deux camps sont insignifiants. Aucun
d’eux n’a débattu de points aussi centraux que la
Trinité, Jésus comme fils incarné de Dieu, la
réalité du paradis et de l’enfer, la place de la croix
dans le plan du salut ou le rôle des sacrements comme le
baptême et la communion. C’étaient plutôt des
affirmations de foi partagées.
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Bien entendu, ce conflit n’était pas sans
conséquences théologiques, bien qu’elles semblent assez
banales a posteriori. Les chrétiens protestants et catholiques
étaient en désaccord, par exemple, sur le fait de savoir si
le salut dépendait de la foi seule, comme Luther s’en
satisfaisait, ou si la foi sans les œuvres était morte, comme
le Vatican l’affirmait, citant l’épître de
Jacques. Il y avait aussi un débat concernant l’utilisation
correcte des Écritures et le rôle de l’ordination.
Malgré l’appellation hostile
d’“hérétiques” proférée
contre les protestants et d’“antéchrists” contre
les catholiques, quiconque contemple ce débat du point de vue de
notre siècle verra que, malgré une lutte agressive et
déplaisante, ce n’était nullement un combat entre des
chrétiens croyants et d’autres chrétiens croyants. La
Réforme n’était pas une tentative de reformuler la foi
chrétienne pour une ère nouvelle. C’était
plutôt une bataille au sujet de problèmes concernant
l’organisation de l’Église. Le temps
n’était pas venu, où des chrétiens seraient
requis pour repenser les marques fondamentales constituant
l’identité du christianisme lui-même.
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J’ai la conviction que le monde chrétien
d’aujourd’hui se trouve en face d’un tel moment. Le
cœur et l’âme même du christianisme seront au centre
de cette réforme. Le débat construit depuis des
siècles a éclaté sur la scène publique. Tous
les efforts passés des ecclésiastiques pour le contenir ou
nier sa réalité ont, de fait, échoué, et
continueront à échouer. La nécessité
d’une nouvelle réforme théologique commença
quand Copernic et Galilée déplacèrent cette
planète de sa position supposée au centre de l’univers,
où la vie humaine était pensée comme
réconfortée par l’attention constante d’une
déité parentale définie de manière
anthropomorphique. Cette révolution dans la pensée produisit
un angle de vue radicalement différent de celui dans lequel la Bible
avait été écrite, et à travers lequel les
premiers dogmes théologiques de la foi chrétienne avaient
été formulés.
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Avant que cette salve d’ouverture de la
révolution ait été absorbée, Sir Isaac Newton,
qui décrivit les lois physiques de l’univers fixées
mathématiquement, vint peser sur le débat. Après
Newton, l’Église se trouva elle-même dans un monde dans
lequel les concepts de magie, de miracles et d’interventions divines
comme explications de tout, ne pouvaient plus être proposés de
manière intellectuellement honnête. Une fois encore, les gens
furent obligés d’entrer dans une réalité
nettement différente de celle employée dans la formulation
traditionnelle de leur foi religieuse, et de l’accepter.
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Puis vint Charles Darwin, qui rapporta la vie humaine
au monde de la biologie, de manière plus significative que quiconque
ne l’avait jusque-là imaginé. Il plaça la
conscience humaine face à des concepts diamétralement
opposés à ceux de la compréhension du monde du
christianisme traditionnel. La Bible commençait avec
l’affirmation que Dieu avait créé un monde
achevé et parfait, duquel l’être humain avait
chuté par un acte de révolte cosmique. Le péché
originel était la réalité dans laquelle toute vie
était supposée plongée. Par contre, Darwin postula une
création non finie et donc imparfaite, à partir duquel la vie
humaine évoluait encore. L’être humain
n’était pas tombé de la perfection dans le
péché, comme l’Église l’avait
enseigné durant des siècles : nous avons
évolué, et évoluons encore, vers des niveaux de
conscience plus élevés. De ce fait, le mythe fondateur du
christianisme, qui interprétait Jésus comme un
émissaire divin venu sauver les victimes de la chute du
résultat de leur péché originel, devint
inopérant. Il en fut de même de l’interprétation
de la croix du Calvaire comme moment du sacrifice divin, quand la
rançon pour le péché fut payée. Le
christianisme établi fut clairement ébranlé par
l’impact de l’éclairage darwinien, mais les chefs
chrétiens prétendirent que, si Darwin ne pouvait être
vaincu, il pouvait au moins être ignoré. C’était
là une vaine espérance.
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Darwin fut suivi par Sigmund Freud qui analysa les
symboles du christianisme et trouva en eux des manifestations d’une
névrose infantile profondément ancrée. Le Dieu compris
comme une figure paternelle, guidant de façon ultime les
décisions personnelles, répondant à nos
prières, et promettant récompense et punition en fonction de
notre comportement, n’était pas de nature à appeler
quiconque à la maturité. Cette compréhension de Dieu
conduisait plutôt, ou bien à une mentalité religieuse
de dépendance passive, ou bien à un rejet agressif et
séculier de toute chose religieuse. Après Freud, il ne fut
pas étonnant de voir le christianisme dégénérer
dans un fondamentalisme biblique de plus en plus aigu, où penser
n’était pas encouragé, où des réponses
pieuses et préconçues étaient données
d’avance, et où ni les vraies questions ni la maturité
n’étaient permises ou encouragées. Comme le
christianisme basculait toujours davantage dans cette direction, les
contemporains, pensant de façon moderne, commencèrent
à se sentir repoussés et à rejeter leur engagement de
foi envers l’“Amicale des catéchumènes”.
Entre ces deux pôles — un fondamentalisme sans intelligence et
un sécularisme vide —, on trouve la plupart des Églises
chrétiennes, aussi bien catholiques que protestantes. Elles
déclinent numériquement, paraissent perdues du point de vue
théologique, sont davantage concernées par
l’unité que par la vérité, et se demandent
pourquoi l’ennui est une expérience commune dans les murs des
églises. Le renouveau du christianisme ne viendra pas du
fondamentalisme, du sécularisme, ou encore de la principale
tradition, qui est sans perspective. S’il n’y a rien
d’autre à l’horizon, alors je ne vois aucun avenir pour
l’entreprise que nous appelons la foi chrétienne.
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Mon sentiment est que l’histoire est
arrivée à un point où une seule chose pourra sauver
cette vénérable tradition de foi, en ce moment critique de
l’histoire du christianisme : c’est une nouvelle
Réforme, bien plus radicale que le christianisme n’en a jamais
connu, et que cette nouvelle Réforme doit porter sur l’essence
même de cette foi. Cette Réforme reconnaîtra que les
concepts prémodernes dans lesquels le christianisme a
été véhiculé ne parleront plus jamais au monde
post-moderne dans lequel nous vivons. Cette Réforme portera sur la
vie et la mort même du christianisme. Du fait qu’elle portera
sur la nature même de la compréhension nécessaire du
christianisme, elle dépassera en intensité la Réforme
du XVIe siècle.
L’autorité, la politique ecclésiastique, les
ordinations et les sacrements valides ne la concerneront pas. Ce sera
plutôt une Réforme qui examinera la nature même de la
foi chrétienne. Elle demandera si, oui ou non, cet ancien
système religieux peut être recentré et
réarticulé de manière à vivre encore dans un
monde de moins en moins religieux.
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Martin Luther fut à l’origine de la
Réforme du XVIe siècle, en affichant sur la porte de
l’église de Wittenberg, en 1517, les 95 thèses dont il
souhaitait débattre. Je publierai ce défi au christianisme
dans The Voice. Je
diffuserai mes thèses sur internet et en enverrai des copies, avec
invitation à en débattre à ceux qui sont reconnus
comme des dignitaires chrétiens dans le monde. Mes thèses
sont nettement moins nombreuses que celles de Martin Luther, mais elles
sont théologiquement beaucoup plus interpellantes. Les questions
dont je souhaite que les chrétiens du monde débattent sont
les suivantes :
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1. Le théisme, comme manière de
définir Dieu, est mort. Ainsi, bien des manières
théologiques de parler de Dieu ont perdu aujourd’hui tout
sens. Une nouvelle manière de parler de Dieu doit être
trouvée.
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2. Depuis que Dieu ne peut plus être conçu
en termes théistes, c’est devenu un non-sens que de comprendre
Jésus comme l’incarnation de la divinité
théiste. La christologie ancienne a donc fait faillite.
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3. Le récit biblique de la création
achevée et finie d’où les humains tombèrent dans
le péché est une mythologie pré-darwinienne et un
non-sens post-darwinien.
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4. La naissance virginale, comprise
littéralement comme biologique, rend impossible la divinité
du Christ dans sa compréhension traditionnelle.
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5. Les récits de miracle du Nouveau Testament ne
peuvent plus être interprétés dans un monde
post-newtonien comme des événements surnaturels accomplis par
une divinité incarnée.
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6. La conception de la croix comme sacrifice pour les
péchés du monde est une idée barbare fondée sur
des concepts primitifs de Dieu ; elle doit être abandonnée.
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7. La Résurrection est une action de Dieu.
Jésus a été élevé dans la
compréhension de Dieu. Il ne peut y avoir de ce fait de
résurrection physique prenant place dans l’histoire humaine.
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8. Le récit de l’Ascension induit un
univers à trois étages et se trouve de ce fait intraduisible
dans les concepts spatiaux de l’ère post-copernicienne.
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9. Il n’existe aucune loi externe, objective et
révélée, qui soit écrite dans des
écritures ou sur des tablettes de pierre, et qui gouvernerait pour
toujours notre comportement éthique.
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10. La prière ne peut pas être une demande
adressée à une divinité théiste pour
qu’elle agisse d’une manière particulière dans
l’histoire humaine.
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11. L’espérance d’une vie
après la mort doit être à jamais dissociée
d’un contrôle des mentalités au nom de la
récompense et de la punition. L’Église doit, de ce
fait, abandonner sa référence à la culpabilité
comme motivation des comportements.
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12. Tous les êtres humains sont porteurs de
l’image de Dieu et doivent être respectés dans leur
singularité. Aucune description extérieure d’une
personne, qu’elle soit fondée sur la race, l’ethnie, le
genre ou l’orientation sexuelle, ne peut de ce fait être
appropriée pour fonder un rejet ou une quelconque discrimination.
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Je place donc ces thèses devant le monde
chrétien, et je me tiens prêt à débattre de
chacune d’elles, comme nous allons entrer dans le troisième
millénaire.
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| Traduit de l'américain par théolib |
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