Pierre-Yves Ruff. Le symbole des apôtres

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Le symbole des apôtres...
mais quels apôtres ?

 
Pierre-Yves RUFF

    "Sur le roi Ferdinand le Saint, de graves auteurs écrivent que son zèle pour la conservation de la propreté et de la plénitude (de la foi catholique), sans aucune tache de méchante doctrine, était tel qu'il ne se contenta pas d'ordonner qu'on châtiât les hérétiques, mais en plus lorsqu'on allait les brûler, il apportait lui-même le feu et le bois pour faire le sacrifice. Et pour ce zèle et ses autres vertus, il mérita le renom de saint, et de bienfaiteur de nos royaumes en son temps."
    Pedro de Ribadeneyra, Tratado de la religión y Virtudes que deve tener el principe cristiano para governar y conservar sus estados, [dédicace à Philippe III], 1601.
    Le texte se poursuit ainsi : "V. A. doit imiter ce saint roi, et ses aïeux, qui grâce à leur grande piété et courage boutèrent les Mores et les Juifs hors d'Espagne, et y établirent l'office de la Sainte Inquisition, et avec elle la pureté de notre Foi, la Justice, la paix, la sécurité qui est la nôtre à présent".

    Il m'arrive de me demander si le vieillissement de mes neurones ne subit une accélération rare, dont je peux dire qu'elle est, pour reprendre la formule liturgique en vigueur, entièrement indépendante de ma volonté.
    Foncièrement, je le confesse ici, je ne comprends rien au texte du Symbole des apôtres. Je ne vois pas ce qu'il peut dire d'important. Je n'entrevois pas même ce qu'il pourrait avoir de significatif pour l'expression de la foi chrétienne. Pire, je ne ne parviens pas à y trouver le moindre élément symbolique ; et je demeure, malgré tous mes efforts, incapable d'imaginer de quels apôtres il a pu être le symbole.
    Cela dit, je le confesse également, je n'aurais pas risqué le bûcher pour une " chose " aussi secondaire. Je l'aurais publiquement prononcée, avec la ferveur que je revendique, lorsque dans l'assistance je me dois de chanter quelque cantique sanguinolent et larmoyant du " Louange et Prière ". Je pourrais même, le cas échéant, le prononcer avec la conviction de faire plaisir à tel ou tel, de la même façon que je peux dire le Notre Père, moi qui pourtant ne crois pas que Dieu se trouve au ciel, qui ne crois pas que je sais pardonner à ceux qui m'ont offensé, qui ne crois pas que Dieu puisse nous soumettre à la tentation... Ce serait cependant une prouesse plus grande : dire le Notre Père n'est pas exprimer comment je perçois Dieu ; c'est plutôt lui parler. Tandis que dire le Symbole des apôtres vise à définir la foi. Or, le Dieu dont il y est question ne ressemble en rien à celui que j'ai croisé sur ma route. Il ne s'approche pas non plus de celui que je découvre en lisant l'évangile.
    Malgré tout, je l'affirme, je pourrais déclamer le Symbole des apôtres, si cela faisait plaisir à tel ou tel, ou encore sous la contrainte, comme tant de générations l'ont fait, car je sais que le Dieu auquel je m'adresse pardonne l'imperfection de ce que nous disons de lui.
    Mais tout, dans ce Symbole dit des apôtres, reste pour moi profondément problématique. Tout d'abord, de quels apôtres s'agit-il ? Des Douze, même si parmi eux d'aucuns ne furent guère recommandables ? Mais alors, que ne l'ont-ils signé eux-mêmes ? Cela nous aurait tant simplifié la tâche... Nous n'aurions pas à nous demander si cette expression de la foi leur est fidèle, peu ou prou, ou si elle est un cinglant démenti apporté à leur témoignage. Nous n'aurions pas à nous interroger sur ce que peut penser le Christ lui-même, en entendant les foules - raréfiées il est vrai - marmonner en son nom des choses aussi étranges. Car telle est bien la question que je me pose : en quoi réciter de telles formules correspond-il au désir du Christ lui-même ?
    Plus simplement, qu'en auraient dit ses disciples ? Et combien eussent-ils été à le signer, si d'aventure le texte leur eût été soumis ? C'est à mes yeux une évidence : aucun des évangélistes n'a développé une telle compréhension de la venue de Christ. Certes, ce symbole est fondé sur des éléments prélevés ça et là. On peut dire que tous ces éléments sont vrais : il est né, il a souffert, il est mort. Cela ne constitue pas un parcours rarissime. Je n'attache pas une importance décisive à la descente aux enfers. Reste l'affirmation de la résurrection, mais comprise comme le prélude au jugement, c'est-à-dire comme l'inverse de la bonne nouvelle que l'on trouve, par exemple, chez Jean. Les évangiles sont inutiles si ce texte résume la foi chrétienne : dans le Symbole des apôtres, rien n'est dit de la vie de Jésus, pas un mot n'aborde son enseignement, un silence absolu règne sur ses actes ou ses signes. Le symbole des apôtres ne résume pas l'évangile. Il en est la négation la plus radicale, car il le passe sous silence, sous prétexte d'être le résumé de la foi.
    Serait-ce alors le symbole de Paul ? Nous le savons, l'apôtre aborde peu la vie et l'enseignement du Maître de l'évangile. Le parcours de Jésus de Nazareth ne l'inquiète guère. Sa venue, sa mort et sa résurrection lui suffisent. Mais l'oeuvre de Paul fut ainsi à l'origine de multiples contresens. L'apôtre proclame la Résurrection, comme signe d'une existence nouvelle à laquelle chacun est appelé. Il y va pour lui de la vocation nouvelle de l'humain. Ôtez des épîtres de Paul la fondation par Christ des prémisses d'une résurrection collective, vous ruinez la signification pour lui de l'évangile. Or, telle est bien la ligne suivie par les tenants du Symbole des apôtres. La Résurrection du Christ n'y change rien à la destinée et à la vocation humaine ; elle n'est que l'institution d'un nouveau Juge. Le jugement à la fin des temps n'est pas cette transformation déjà possible de l'humain. Le Symbole des Apôtres n'exprime pas la Bonne nouvelle qu'annonce Paul.
    Voilà bien, diront certains, l'oeuvre destructrice de ces satanés libéraux. Ils vous feraient perdre la foi, avec leur manie de tout remettre en cause Que reste-t-il de la foi chrétienne, une fois écartés les textes fondateurs du christianisme ? Que reste-t-il de tant de siècles de chrétienté ?
    Rien, ou si peu de choses... La conviction que l'enseignement du Maître de l'évangile reste l'un des piliers de tout itinéraire de foi. La certitude que la Résurrection du Christ nous ouvre les portes d'une irréductible espérance. L'assurance de cette parole de l'évangile de Jean : " Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour qu'il juge le monde, mais pour que le monde, par lui, soit sauvé ".
    Si ce n'est pas en de telles paroles que réside le coeur de l'évangile, alors les partisans du Symbole des apôtres peuvent avoir vu juste. Mais si nous tenons que la Résurrection de Christ n'a de sens, au-delà des formulations maladroites, qu'à annoncer la promesse d'une existence nouvelle, alors le Symbole des apôtres a manqué l'essentiel. Dans sa volonté de dire le vrai sur ce qui se dérobe à tout savoir, l'itinéraire de foi lui aura échappé. L'humain n'y a de rôle qu'à entrer dans la répétition de vieilles formules, dans l'attente d'un jugement qui lui procurera, peut-être, la " résurrection de la chair ". Or, je tiens que la bonne nouvelle (l'évangile) brise à la fois la nécessité de la répétition et la triste espérance de cette fin annonciatrice de rétribution et de condamnation. L'événement Christ ouvre la brèche d'un tout autre horizon. L'oeuvre de l'Esprit annonce l'inédit de ce qu'aucune formule ne pourra contenir. L'inattendu de Dieu lui-même offre des perspectives qu'aucune expression humaine ne pourra d'avance délimiter.
    Que l'enseignement du Maître de l'évangile apporte ce qu'une vie humaine ne suffirait à méditer ; que la Résurrection amorce un mouvement que les hommes ne parviendront jamais à décrire et qu'il nous reviendra toujours d'explorer ; que Dieu lui-même reste l'imprévisible qui toujours fera toutes choses nouvelles - voilà ce que le Symbole des apôtres n'aura pas réussi à dire. Voilà, pour moi, l'essentiel de la foi chrétienne.

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