L'exégèse et l'air du temps

[ L'accueil | Les Articles | Nos livres | Nous soutenir]

 

L'exégèse et l'air du temps

 

Thomas Roemer
    La théologie est-elle une science ? Ce débat n'est pas nouveau, et il accompagne les différentes disciplines de la théologie au moins depuis le siècle des Lumières. Dans la discussion actuelle, par exemple entre théologie et sciences religieuses, les disciplines théologiques qui apparaissent souvent comme les plus "scientifiques" sont les sciences bibliques et l'histoire du christianisme. Il ne fait à mon avis aucun doute qu'il s'agit là des disciplines qui posent le moins problème pour une position qu'on pourrait qualifier de "laïque". Et cependant, ce serait un leurre de croire que ces méthodes sont exemptes de présuppositions théologiques ou idéologiques.
    Je n'ai pas l'intention d'entrer ici dans le débat sur le problème de l'objectivité de la science, faute de temps et de compétence. J'aimerais plus modestement montrer, à partir de l'exégèse de la Bible hébraïque, l'interconnexion - pas toujours consciente - entre certains modèles exégétiques et les options idéologiques des savants qui défendent ou promeuvent ces modèles.

    1. J. Wellhausen, la théorie documentaire et la monarchie comme la meilleure forme de gouvernement
    Wellhausen n'a pas inventé la théorie documentaire, mais c'est grâce à son travail de synthèse que ce modèle pour la formation du Pentateuque s'est imposé dans le monde exégétique. Ce qui fut particulièrement important pour le système wellhausenien, c'est l'affirmation selon laquelle le document sacerdotal (la source P) aurait constitué le document le plus récent dans le Pentateuque, datant de l'époque de l'exil babylonien, voire de l'époque de la domination perse. Cette datation de P se basait sur une observation objective : le fait que les livres historiques et les prophètes préexiliques ne font jamais allusion à la loi sacerdotale. Ainsi, Wellhausen pouvait-il postuler la chronologie suivante1 . La source la plus ancienne est le Yahwiste, suivi de l'Élohiste, tous deux datant de l'époque de la monarchie. La distinction entre ces deux documents est souvent malaisée, et c'est pour cela que Wellhausen les regroupe souvent sous le nom de "Jéhowiste". Pour Wellhausen, il est certain que J/E datent de l'époque de la monarchie. Vient ensuite D, qui correspond grosso modo au Deutéronome primitif et qui date de la fin de la monarchie (il aurait été rédigé vers 620 en lien avec la réforme politico-religieuse du roi Josias), et finalement le document sacerdotal qui contient les lois et les rituels des prêtres.
    Pour Wellhausen, la théorie documentaire n'était pas seulement et en premier lieu un outil d'analyse littéraire  : elle lui fournissait aussi la clé de l'évolution de la religion de l'ancien Israël
    2. Chaque document reflète selon lui une étape décisive de cette évolution : JE la monarchie, D la réforme josianique, et P la période postexilique de "restauration". À partir de ce postulat, Wellhausen mène une enquête sur cinq institutions de l'Ancien Testament (le lieu du culte, les sacrifices, les fêtes, le clergé, la dîme), enquête qui fait apparaître chaque fois le même schéma d'évolution : pluralité, centralisation, ritualisation. Nous nous contenterons de deux exemples : le lieu du culte et les fêtes. Pour l'époque monarchique, les textes font apparaître une diversité de sanctuaires locaux. À l'époque josianique, le culte est centralisé. Le temple de Jérusalem devient le seul sanctuaire légitime (cf. 2 Rois 22-23 et Deutéronome 12). La source P présuppose cette centralisation et la retranspose dans les récits des origines (cf. le tabernacle dans le désert, dont la construction en Exode 25ss. est relatée comme l'achèvement de la création du monde). Les fêtes, quant à elles, sont, selon la source JE, des fêtes purement agraires (cf. Exode 23,14-19 ; 34,18-26), visant la fertilité du sol et l'abondance des récoltes, ce qui trahit, selon Wellhausen, leur origine cananéenne. Pour D, les fêtes sont historicisées, c'est-à-dire qu'elles sont mises en rapport avec les éléments décisifs de l'histoire d'Israël (notamment la sortie d'Égypte, cf. Deutéronome 16). Chez P, enfin, les fêtes, tout en gardant leurs références "historiques", sont ritualisées et dénaturalisées (cf. Lévitique 23,1-44 ; Nombres 28-29). Cette vision évolutive de la religion d'Israël représente pour Wellhausen la confirmation de l'idée que la Loi n'est ni à l'origine de l'Israël ancien, ni à celle du Pentateuque. La Loi est bien plutôt pour lui le fondement du judaïsme postexilique. On observe ainsi une convergence évidente entre les résultats de l'exégèse historico-critique et les options théologiques du protestantisme puisque, dans les deux cas, la Loi est considérée comme quelque chose de "secondaire".
    On a souvent estimé que cette vue évolutionniste était influencée par Hegel. Toutefois, pour Wellhausen, le schéma que suit l'évolution de la religion de l'Israël ancien n'est pas celui d'une maturation progressive, mais bien plutôt d'une décadence croissante. La naissance du judaïsme est considérée par Wellhausen comme le début d'une sclérose, d'un judaïsme légaliste qui a perdu toute sa fraîcheur et sa spontanéité.
    L'époque la plus importante à tous points de vue est pour Wellhausen celle de la monarchie. La grande estime que Wellhausen porte à cette période peut s'expliquer à plusieurs niveaux.
    1. Il y a d'abord, sans doute, une influence du romantisme, qui se manifeste notamment dans la volonté de retrouver les sources les plus anciennes. On pense ainsi pouvoir remonter au plus près des événements fondateurs.
    2. Il faut également se rappeler que Wellhausen avait été très marqué par les événements de 1871 : l'unification de l'Allemagne par Bismarck sous le régime monarchique. Wellhausen avait d'ailleurs prononcé un discours devant l'empereur Guillaume à l'occasion de son anniversaire, dans lequel il démontra, à partir des livres de Samuel, que la monarchie était la forme de gouvernement idéale 3.
    3. Enfin, il existe sans doute, même si cela reste difficile à démontrer, une influence du protestantisme libéral sur la position de Wellhausen. L'attitude de Wellhausen vis-à-vis de la théologie ou de la religion fait toujours l'objet d'un débat, et il m'est impossible d'entrer ici dans les détails. Néanmoins, quelques éléments peuvent aisément être mis en évidence. Tout en enseignant l'Ancien Testament à la Faculté des Lettres (et non de théologie) à l'université de Göttingen, Wellhausen resta passionné et ouvert aux grands principes de la théologie libérale de jadis. On constate d'abord, en lisant ses textes, une aversion manifeste et explicite contre tout ce qui est de l'ordre de la loi ou du rituel religieux, ce qui est également la position majoritaire du libéralisme. De même, l'idée d'une décadence de la "vraie" religion juive dès l'époque perse, décadence qui "prépare" en quelque sorte l'avènement d'un Jésus prophète et réformateur renouant en quelque sorte avec les principes éthiques du "vrai judaïsme" est clairement marquée par le protestantisme libéral de l'époque de Wellhausen.
    On peut dès lors sans doute dire que Wellhausen est marqué par le Zeitgeist (l'"air du temps", mais aucune expression ne rend compte en français de ce terme allemand) de son époque. Cependant, cela ne signifie nullement que tous ses travaux sur la Bible hébraïque, ou encore sur le Nouveau Testament et le Coran, sont sans valeur aujourd'hui. Bon nombre de ses observations philologiques et exégétiques demeurent valables : ainsi notamment les critères permettant de reconnaître les textes sacerdotaux, et plusieurs observations d'ordre diachronique ou de chronologie relative.
    Malgré les options idéologiques qui se reflètent dans ses travaux scientifiques, Wellhausen demeure probablement l'un des plus grands exégètes de la modernité.
     
    2. Martin Noth : l'"amphictyonie" (ligue sacrale de tribus) et la résistance au nazisme ; l'histoire deutéronomiste et l'acceptation de la catastrophe
    Alors que dans le travail exégétique de Wellhausen, tout l'accent était mis sur l'époque monarchique, soulignant ainsi l'importance de l'État comme forme d'organisation sociale hiérarchiquement organisée, les travaux de M. Noth vont au contraire mettre l'accent, dans un contexte différent, sur l'époque prémonarchique. Sur le plan exégétique, ce changement de perspective s'explique par un déplacement de méthode, déplacement qui visait à une meilleure prise en compte des traditions (orales) présentes derrière les textes du Pentateuque et de leur contexte sociologique. Cette démarche est étroitement liée au nom de H. Gunkel. Ce savant adhéra à la "Religionsgeschichtliche Schule", ou "école de l'histoire des religions". Ce groupe dont firent partie W. Graf Baudissin, A. Eichhorn et H. Gressmann insistait sur la nécessité de ne pas se limiter à la seule délimitation des couches littéraires d'un texte biblique, mais d'aller au-delà, plus en "profondeur", et de chercher à saisir les traditions, les idées, les "archétypes mythologiques" qui sont à la base des textes.
    Il faut rappeler que la Religionsgeschichtliche Schule était fortement marquée par les découvertes archéologiques en Mésopotamie, qui avaient fait connaître des textes assyro-babyloniens comme l'épopée de Gilgamesh ou celle de Athra-Hasis. Ces textes contenaient des passages étonnamment proches des récits de la création et du déluge qui apparaissent dans le livre de la Genèse. La publication de ces documents avait provoqué une polémique virulente, puisque certains chercheurs tenaient alors les récits bibliques des origines comme de mauvaises copies des grands mythes mésopotamiens, polémique dans laquelle même l'Empereur allemand prit part 5. Pour l'exégèse scientifique, il était désormais devenu impossible d'expliquer le premier livre du Pentateuque sans tenir compte des récits ou des institutions se trouvant dans les cultures voisines.
    L'insistance sur la tradition orale semblait permettre de remonter au-delà de l'époque de la mise par écrit des textes les plus anciens, pour aboutir à l'époque prémonarchique et préinstitutionnelle. C'est dans ce contexte qu'il faut notamment comprendre l'hypothèse de M. Noth sur l'amphictyonie. Cette thèse, qui a été largement reprise par la suite, postule que l'Israël prémonarchique se serait constitué en ligue sacrale de tribus, ligue conçue en analogie aux confédérations de tribus dans le monde grec 5.
    Mais la valorisation de l'époque prémonarchique, laquelle se caractérise par l'absence d'un pouvoir central et totalitaire, doit également être comprise sur l'arrière-fond des années trente en Allemagne, années bien évidemment marquées par la montée du nazisme. Comme l'a encore rappelé récemment Jean-Louis Ska 6, Noth a été animé par une profonde aversion contre le national-socialisme ; l'insistance sur l'absence d'un pouvoir central se comprend alors aisément. Lorsque Noth élaborera plus tard la théorie de l'histoire deutéronomiste, il insistera d'ailleurs sur le fait que le Deutéronomiste voit la monarchie comme un pouvoir abusif, ne respectant ni la loi divine ni la protection des faibles.
    Il faut également rappeler la conception de Noth regardant la formation des traditions fondatrices du Pentateuque. Pour Noth, les traditions les plus anciennes sont celles de la sortie d'Égypte, du séjour dans le désert et du Sinaï. Ces traditions furent d'abord transmises indépendamment les unes des autres, et ce n'est que lorsqu'elles ont été reliées et combinées que la figure de Moïse a été introduite. Cette conclusion signifie par conséquent pour Noth que Moïse ne figurait pas à l'origine dans ces traditions. En réalité, pour Noth, le seul point ferme de la tradition mosaïque est le motif du tombeau de Moïse, dont la localisation est par ailleurs inconnue (Deutéronome 34,6) ! Cette exclusion de Moïse des traditions anciennes (dans lesquelles la libération d'Égypte était attribuée primitivement aux "anciens" du peuple) a des implications politiques très concrètes dans le contexte historique de Noth. Ainsi, Noth peut affirmer qu'Israël n'a pas été libéré par un Führer (dans le contexte des années 30 ce terme avait des connotations précises), mais que sa liberté repose sur la confession d'un Dieu libérateur s'opposant aux puissances inhumaines. L'insistance de Noth sur la période précédant l'installation de la monarchie n'est donc pas simplement un résidu du romantisme, comme le pensent certains, mais représente également un rejet implicite du totalitarisme de son temps.
    En 1943, Noth écrit à Königsberg (aujourd'hui Kalingrad) son livre sur l'histoire deutéronomiste qui aura un énorme retentissement 7. Il y affirme l'existence d'un auteur deutéronomiste, qui aurait édité la plupart des textes se trouvant dans les livres de Deutéronome à 2 Rois dans les années qui suivent la destruction de Jérusalem (587 avant notre ère). Ce Deutéronomiste, qu'il faut imaginer à la fois comme un rédacteur et un auteur, aurait composé son oeuvre pour expliquer les raisons de la catastrophe de l'exil et de la déportation de Juda hors de son territoire. Face aux événements dramatiques dont il a été le témoin et qui semblent mettre un terme à l'existence du peuple de Yhwh, le Deutéronomiste cherche à fournir une "explication" qu'il trouve dans l'apostasie du peuple et, surtout, des rois. Dans la perspective de l'auteur deutéronomiste, ni les avertissements, ni les châtiments divins n'ont suffi à provoquer un changement d'attitude ; par conséquent, les "leçons de l'histoire" se sont avérées inutiles pour Israël. La fin de Juda est donc vue comme la sanction ultime de Dieu contre Israël, sanction qui met fin à la dynastie davidique et peut-être aussi à l'histoire de Yhwh avec son peuple. En effet, pour Noth, le Deutéronomiste porte sur l'histoire d'Israël un jugement si sombre qu'il ne semble entretenir aucune perspective d'avenir.
    Noth s'interroge aussi sur l'identité du Deutéronomiste. Pour lui l'auteur de l'histoire deutéronomiste est un homme seul qui n'est membre ni du clergé ni de l'intelligentsia officielle. Il ne dépend d'aucune institution et n'a de comptes à rendre à personne. Noth s'imagine apparemment le Deutéronomiste comme un intellectuel solitaire qui, au lendemain de la catastrophe, retranché dans son cabinet de travail, se met à dresser un bilan de l'histoire du peuple auquel il appartient. La mise en parallèle de cette conception de l'auteur deutéronomiste et de sa vision de l'histoire avec la propre situation de Noth s'impose d'elle-même. En effet, Noth écrit son ouvrage sur l'histoire deutéronomiste au moment où les guerres et les exterminations provoquées par son propre peuple ont ravagé l'Europe et l'Allemagne. Tout comme son Deutéronomiste, Noth ne se sentait redevable à l'égard d'aucune institution, et l'on peut facilement imaginer que le pessimisme face à l'avenir qu'il attribue au Deutéronomiste correspondait en fait à son analyse de la situation contemporaine. La situation historique et sociologique de l'inventeur de l'hypothèse de l'"histoire deutéronomiste" permet donc sans doute de mieux comprendre certaines de ses affirmations sur le Deutéronomiste qui se trouvent aujourd'hui contestées. Néanmoins, cette mise en contexte, aussi nécessaire qu'elle soit, de la théorie de Noth, ne permet pas encore de la discréditer globalement (bien que cela se fasse de plus en plus ces derniers temps).
     
    3. La modification du modèle de Noth : entre optimisme américain et protestantisme germanique
    Noth avait considéré l'exil babylonien comme le terminus a quo de l'oeuvre deutéronomiste. Or, de l'autre côté de l'Atlantique, Frank M. Cross (reprenant par ailleurs quelques idées de Wellhausen sur la rédaction des livres historiques) faisait remarquer que certains motifs de l'histoire deutéronomiste s'expliquent mieux lorsqu'on les situe dans le contexte de la monarchie. Par exemple, il est peu probable que la promesse d'une dynastie éternelle faite à David en 2 Samuel 7 ait été inventée au moment de l'exil ; de même, la notice conclusive sur le règne de Josias en 2 Rois 23,23-25, qui dresse un portrait particulièrement flatteur de ce roi, ne correspond guère à ce que dit Noth de la conception essentiellement critique de la royauté chez le Deutéronomiste. Cross conclut donc à l'existence d'une première édition de l'histoire deutéronomiste sous le règne de Josias 8. C'est donc cette période qui devient désormais décisive pour comprendre l'oeuvre deutéronomiste, et les textes qui évoquent l'exil sont à comprendre comme des ajouts secondaires, théologiquement peu significatifs. L'histoire deutéronomiste n'est plus une théodicée, comme c'était le cas chez Noth, mais devient plutôt une historiographie triomphante, une littérature de propagande en faveur de la politique nationaliste et expansionniste du roi Josias. Le modèle de Cross est devenu largement majoritaire dans le monde anglo-saxon ; or on ne peut s'empêcher de s'interroger sur le rôle qu'a joué, dans la genèse de ce modèle, l'admiration évidente que Cross porte au roi Josias, à ses projets de réforme et à sa lutte contre la domination assyrienne. On perçoit à cet égard dans le modèle de Cross une théologie de l'histoire beaucoup plus optimiste que celle de Noth, et pas si éloignée du puritanisme américain. En effet, dans le modèle de Cross, l'observance de la loi, incarnée par la figure de Josias, garantit désormais la bienveillance divine. En réalité, le roi Josias ressemble presque, dans la description de Cross, à l'un des pères fondateurs de l'Amérique. On observe par contre un tout autre développement en Allemagne. À Göttingen, l'école de R. Smend a essayé de tenir compte du fait que tous les textes deutéronomiste en Deutéronome-Rois ne peuvent guère être attribués à un seul auteur, mais qu'il s'agit, contrairement à l'avis de Noth, d'un travail rédactionnel en plusieurs étapes. Tout en assignant comme Noth une origine exilique à l'histoire deutéronomiste, Smend et ses élèves postulent alors trois couches majeures qu'on pourrait distinguer à l'intérieur de cette histoire 9:
    DtrH : l'Historien deutéronomiste qui édite la première version de l'oeuvre deutéronomiste juste après la destruction de Jérusalem ;
    DtrP : le Deutéronomiste Prophète qui insère la plupart des récits prophétiques et qui insiste sur l'accomplissement des paroles divines ;
    DtrN : le Deutéronomiste Nomiste qui insiste sur l'obéissance à la loi et qui renforce la conception "légaliste" de la relation entre Yhwh et Israël.
    Le modèle élaboré à Göttingen par Smend et ses disciples a eu, jusqu'à récemment, une influence prépondérante dans l'exégèse allemande. On notera cependant au passage que dans ce type de découpage en couches rédactionnelles successives, la description du contexte socio-historique demeure plutôt marginale. Quoi qu'il en soit, ce qui est particulièrement intéressant pour notre propos est le constat que le modèle de Göttingen reprend, consciemment ou inconsciemment, la chronologie relative de l'ancienne théorie documentaire : histoire - prophétie - Loi. À nouveau, l'histoire et la prophétie priment sur la loi, et l'on peut même se demander si le modèle de Göttingen ne tente pas d'appliquer la théorie documentaire du Pentateuque aux livres historiques. D'une certaine manière, le modèle de Göttingen apparaît bien comme une tentative protestante visant à rendre l'histoire deutéronomiste moins légaliste ; on le voit d'ailleurs également lorsque cette école veut faire du code deutéronomique (Deutéronome 12-26) une insertion tardive dans le livre du Deutéronome.
     
    4. La situation actuelle des recherches vétérotestamentaires : exil et postmodernité
    Déjà, la théorie de Noth avait provoqué un certain déplacement par rapport au modèle traditionnel hérité de Wellhausen, dans la mesure où l'époque exilique n'était plus exclusivement celle du début de la décadence mais apparaissait comme la matrice d'une oeuvre historique. Depuis une vingtaine d'années, l'intérêt que les exégètes portent aux périodes de l'exil et de la domination perse s'est accru de manière spectaculaire. Il ne fait plus de doute que l'époque babylonienne, qui aurait pu signifier la disparition pure et simple du petit royaume de Juda, devient au contraire l'heure de naissance du judaïsme. Aujourd'hui, ce n'est donc plus l'époque monarchique, ou même prémonarchique, qui sont considérées comme décisives pour la formation du Pentateuque et des livres historiques, mais bien l'époque allant du VIe au IVe siècle. L'Ancien Testament apparaît de plus en plus comme une "littérature de crise", dans le sens où l'immense majorité du corpus qui le compose présuppose l'expérience de l'exil babylonien. Cet intérêt des exégètes pour l'époque perse peut bien sûr s'expliquer par le contexte social, politique et idéologique qui est le nôtre, et que certains qualifient de postmoderne. Il est tout à fait clair que nos sociétés occidentales sont marquées par la crise des systèmes idéologiques globalisants, mais aussi par la crise de la cohésion sociale, etc. Nos sociétés sont en quête de repères. Ce contexte explique la fascination des exégètes pour l'époque de l'exil et (en partie en tout cas) pour l'époque de la domination perse, puisqu'on observe dans ces deux époques un éclatement et même une dissémination du judaïsme, et ce tant en interne (rivalités entre de multiples courants dominants au sein de Jérusalem) qu'en externe (conflits entre Juifs de Judée et de la diaspora). Toutefois, un tel rapprochement n'implique pas encore que la signification que l'exégèse scientifique de la Bible hébraïque donne aujourd'hui à cette période de l'histoire juive soit totalement arbitraire et simplement commandée par le contexte contemporain. Néanmoins, il reste clair que ce contexte a sans doute favorisé la réorientation de l'exégèse à laquelle nous assistons actuellement.
    Cette réorientation a également, je crois, des implications possibles pour la réflexion théologique en général. L'exégèse de la Bible hébraïque, en particulier l'exégèse protestante, a longtemps fonctionné avec un modèle dans lequel différents kérygmes clairement identifiables se seraient succédés dans le temps, chacun correspondant à une époque précise de l'histoire d'Israël et faisant autorité pour celle-ci. On avait ainsi le kérygme du Yahwiste, puis de l'Élohiste, puis de D, puis enfin de P. Ce modèle apparaît de plus en plus comme une construction fortement influencée par la théologie dialectique (cf. notamment G. von Rad). En réalité, la Bible hébraïque et le Pentateuque en particulier n'apparaissent désormais plus tant comme la combinaison mécanique de différents documents successifs que comme un document de compromis et de cohabitation entre des options théologiques concurrentes, voire contradictoires. Dans le contexte de l'empire perse, la publication du (Proto-) Pentateuque ne pouvait se faire qu'en intégrant les courants majoritaires du judaïsme naissant. De même, je dirais que la théologie ne peut plus se permettre aujourd'hui d'élaborer des systèmes entièrement clos sur eux-mêmes, comme c'était encore l'ambition de la dogmatique ecclésiastique de Barth, mais doit d'abord accepter le principe de sa pluralité interne et se confronter à la complexité indépassable du monde dans lequel elle se construit.
    La nécessité de reconnaître la pluralité des discours théologiques et d'accepter leur coexistence n'aide pas seulement à comprendre la formation du canon de la Bible hébraïque ; elle est également vitale pour élaborer la théologie au XXIe siècle.
     
    Au terme de ce petit parcours, nous pouvons affirmer l'interaction constante entre exégèse et Zeitgeist. Le contraire serait d'ailleurs étonnant. Mais cela ne doit pas induire l'idée que tout est possible en exégèse. Malgré l'ère postmoderne, je maintiens l'idée d'un progrès dans nos connaissances, progrès qui est également à constater dans l'exégèse de la bible hébraïque.
     
    Notes
    1 J. Wellhausen, Die Composition des Hexateuchs und der historischen B&uulm;cher des Alten Testaments (1899), Berlin, 1963.
    2 Cf. son Prolegomena zur Geschichte Israels (Berlin, 1927, 6e éd, réimprimé en 2001)
    3 Cf. F. Crüsemann, Der Widerstand gegen das Königtum. Die antiköniglichen Teste des Alten Testaments und der Kampf um den frühen israelitischen Staat (WMANT 49 ; Neukirchen-Vluyn, 1978).
    4 Il s'agit du fameux "Bibel-Babel Streit" ("Babylone ou la Bible") en 1905 ; cf. K. Johanning, Der Bibel-Babel-Streit. Eine forschungsgeschichtliche Studie (EHS.T 343, Frankfurt/M., 1988).
    5 Das System der zwölf Stämme Israels (BWANT IV/1, Stuttgart 1930).
    6 J.-L. Ska, Introduction à la lecture du Pentateuque. Clés pour l'interprétation des cinq premiers livres de la Bible (Le livre et le rouleau 5 ; Bruxelles, 2000), p. 99.
    7 M. Noth, Überlieferungsgeschichtliche Studien. Die sammelnden und bearbeitenden Geschichtswerke im Alten Testament (1943) (Darmstadt, 1967).
    8 F.M. Cross, The Themes of the Book of Kings and the Structure of the Deuteronomistic History, (Cambridge, MA, 1973).
    9 R. Smend, Die Entstehung des Alten Testaments (Stuttgart et al., 1978)
(Texte paru in Theolib 16. Document theolib)

[ Profession de Foi de Theolib | L'Équipe de Theolib | L'Actualité de Theolib | Les articles | L'Accueil ]


Nous contacter : redaction@theolib.com